Anne Marie Goumba, d’une guerre à l’autre 1/2

Anne Marie Goumba fuit le Rwanda en 1977, après une enfance marquée par les tensions inter-ethniques. Militante dans l’âme, elle épouse un homme politique centrafricain et s’installe avec lui à Bangui (Centrafrique) où une nouvelle crise la surprend, en 2013. Cela la pousse à œuvrer en direct pour la protection des femmes déplacées.

 

Je m’appelle Anne Marie Goumba. Je suis une femme politique centrafricaine, une militante des droits de l’homme, et une ancienne réfugiée. Je viens du Rwanda. C’est au hasard de mon exil que je me suis installée en République Centrafricaine, et j’y ai été élue députée en 2005.

 

Au départ, l’animal politique de la famille, c’est mon mari. C’est lui qui m’a pris sous son aile et m’a permis d’émigrer à Bangui, la capitale de mon pays d’adoption, quand j’ai dû me mettre à l’abri des premières tueries au Rwanda.

 

Je lui ai vite emboité le pas. Ici, la vie politique ici a toujours été très mouvementée depuis l’indépendance, entre coups d’états, mutineries, arrestation de l’opposition… mais tout cela restait finalement bien loin du quotidien du peuple. Tout le monde, en République Centrafricaine, vivait assez tranquillement. Jusqu’en 2013 : à ce moment, le pays s’est embourbé dans une sorte de guerre civile, dont il n’est toujours pas revenu.

 

Aujourd’hui, dans les hautes sphères, il n’est plus question que de Réconciliation nationale, de réhabilitation des groupes armés, d’aide humanitaire, de camps de déplacé·e·s. Vous savez, je n’ai pas besoin d’être née dans ce pays pour comprendre mieux que quiconque la vérité qui se cache derrière ces mots-là.

 

Un soldat Rwandais des forces de maintien de la paix des Nations Unies patrouille devant le plus grand camp de déplacé·e·s de la ville de Bangui. Ce lieu est devenu le symbole de la crise centrafricaine.

 

Fuir le Rwanda et se lancer en politique dans son pays d’accueil

 

Mon enfance, au Rwanda, se rappelle ce que tout cela veut dire. C’était dans les années 60, bien avant le génocide de 1994. Les répressions contre les Tutsis, la minorité ethnique dont ma famille fait partie, avaient commencé à s’exprimer bien plus tôt que ce que l’Histoire publie aujourd’hui dans les journaux.

 

Je me souviens des nuits passées en brousse quand notre maison a été brulée, des prêtres qui nous ont offert le gîte dans des églises de campagne, de mes grands frères qui sont partis s’exiler en Ouganda. Mon corps s’en souvient mieux encore que ma mémoire… Un coup de machette, pendant notre fuite, m’a laissé une vilaine cicatrice tout le long de la jambe… C’est ma grand-mère qui avait su apaiser la plaie avec des plantes médicinales cueillies en forêt.

 

Nous ne nous sentions pas en sécurité, mais j’étais trop jeune pour partir avec mes frères, alors je suis restée au pays auprès de ma mère. Ces mésaventures m’ont forgé une âme de révolutionnaire qui m’a valu de sales quarts d’heures dans la cour de récréation de l’école, où entre enfants hutus et tutsis, on se disputait, pour ressembler aux adultes.

 

C’est dans ce climat que j’ai grandi, jusqu’à l’aube du coup d’Etat de 1973. A cette époque, avec mes collègues hutus de l’hôpital, où je travaillais comme secrétaire, je sentais le vent tourner franchement. Des rumeurs de massacres de tutsi, de traques à l’homme et de villages brûlés commençaient à circuler.

 

J’avais une jeune vingtaine d’années, j’avais peur et je suis partie. Au Burundi d’abord, au Bénin ensuite, où un professeur de médecine centrafricain, qui allait devenir mon époux, m’a poussée à poursuivre mes études. Je l’ai suivi peu de temps après à Bangui.

 

Après une jeunesse tumultueuse dans un Rwanda profondément déchiré, c’est comme si mon envie de faire bouger les choses pouvait enfin s’exprimer, loin de chez moi. Ici, la protection des réfugié·e·s, des droits de l’homme et de la femme, c’est devenu mon bâton de campagne. Et ça n’a jamais été aussi vrai que depuis la crise de 2013.

 

 

« Déplacé·e dans son propre pays, c’est parfois pire que d’être réfugié·e »

 

Quand cette crise a éclaté, en décembre 2013, on n’y croyait pas. Les communautés chrétiennes et musulmanes avaient toujours vécu en parfaite harmonie dans ce pays, mais tout d’un coup la haine est apparue et les communautés se sont entre-tuées.

 

Dans tout le pays, ça a chauffé. La capitale a été mise à feu et à sang. Dans ma circonscription, en quelques jours, tout était saccagé. Des quartiers entiers démolis, les routes barrées, les marchés fermés, des gamin·e·s sans histoire enrôlé·e·s parmi les criminell·e·s…

 

Dans toute cette pagaille, c’est un quart de la population du pays qui a été obligée de fuir son domicile ! Rien que dans la ville de Bangui, on parle de 150 000 personnes. Du jamais vu… Être déplacé·e dans son propre pays, c’est parfois pire que d’être un·e réfugié·e… En fuyant votre pays, vous pouvez espérer un statut, obtenir l’asile et la protection d’un pays tiers sous l’égide du droit international. Mais à Bangui, c’était nos frères, nos sœurs et nos voisins qui se sont retrouvé·e·s dénué·e·s comme des migrant·e·s du jour au lendemain, dans un contexte d’impunité totale. Tout ce monde-là s’est retrouvé forcé de trouver refuge dans des camps, exilé·e·s à deux pas de leur quartier. Par chance, ma maison avait tenu bon. Probablement que mon statut nous a protégés.

 

Une famille pose devant leur abri de tôle au camp de déplacé·e·s de M’Poko, le plus grand camp d’accueil de la ville, en janvier 2016. Plus de 3 ans après les grands épisodes de violence, de nombreux ménages n’ont pas encore pu rentrer chez eux. Photo Louise Thaller

 

La détresse des déplacé·e·s est aussi psychologique

 

Mais quoi ? Quand on est députée d’une République qui vient de tomber, que répondre à tou·te·s nos administré·e·s qui venaient chercher de l’aide auprès de « L’Honorable Anne Marie » ? Eh bien j’ai fait comme tout le monde, j’ai accueilli chez moi des famille en errance, et dès que j’ai pu, j’ai fait de mon mieux pour suppléer aux carences du système de l’aide humanitaire d’urgence.

 

Il faut dire que l’assistance matérielle fournie par les Nations Unies et les ONG, ça permettait au moins aux déplacé·e·s d’avoir de quoi manger, se laver et dormir pendant quelques temps. Mais ça n’allait pas nous aider à remettre les quartiers et leurs habitant·e·s sur pied, ni à panser les blessures profondes des femmes. On ne le dira jamais assez, les plus grandes victimes de ce genre de crise, ce sont elles.

 

Ces veuves devenues du jour au lendemain cheffes de famille, ces femmes meurtries, abusées par les miliciens, qui trainaient leurs traumatismes avec le deuil de proches et de leur propre dignité, ces adolescentes sans dot, ces mères qui n’arrivaient plus à gérer l’éducation de leurs enfants.

 

Les écoles fermées, les gamin·e·s trainaient toute la journée en jouant à la guerre et en chapardant de la nourriture aux voisin·e·s. Il n’y avait plus d’argent dans les ménages, le système de justice s’était effondré, et aucune institution n’avait vraiment le temps de se préoccuper des droits des femmes.

 

Pourtant, la détresse qu’on a vu chez elles n’est pas seulement matérielle, mais psychologique. Toutes déplacées qu’elles étaient, il ne fallait pas seulement qu’elles fassent manger leur marmaille, mais aussi qu’elles puissent se sentir écoutées, accompagnées, pour apprendre à se refaire confiance. Alors, il nous fallait ouvrir un centre d’écoute et de conseil. C’est ainsi qu’est née le centre d’écoute « Les Flamboyants », dont je suis la présidente.

 

Février 2014, deux femmes pleurent la perte de leurs proches, dans le 5ème arrondissement de Bangui, à la suite des violences qui ont secoué la capitale.

 

Avec l’aide de Louise Thaller

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  • Anne Marie Goumba

    Anne Marie Goumba est née au Rwanda, qu’elle a dû fuir quand elle était jeune fille, au moment où les répressions contre les Tutsis prenaient de l’ampleur, dès 20 ans avant le génocide. Réfugiée, elle a suivi son mari, un homme politique centrafricain, à Bangui, la capitale de la République Centrafricaine, où elle s’est elle aussi lancée en politique. Ses combats portent sur la défense des droits de l’homme et de la femme. Face à la crise qui a secoué la ville de Bangui en 2013, elle ouvre une ONG spécialement dédiée au soutien des femmes déplacées et victimes de violences sexuelles.

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