Anne Marie Goumba, d’une guerre à l’autre 2/2

En République Centrafricaine, pays d’adoption d’Anne Marie Goumba, réfugiée du Rwanda, une grave crise éclate en 2013. Ses premières victimes en sont les femmes, déplacées dans leur propre pays, veuves et parfois abusées sexuellement. Anne Marie a ouvert une ONG pour les prendre en charge.

 

Nous avons installé les locaux de l’ONG « Les Flamboyants » dans une dépendance de ma maison, enfouie dans un quartier populaire du cinquième arrondissement de Bangui, après la crise qui a  ravagé Bangui et forcé des milliers de personnes à vivre dans des camps.

 

L’objectif : créer un espace d’accueil, d’écoute et de soutien psychologique pour les femmes déplacées qui avaient tout perdu, y compris leur dignité et leur confiance en elles.

 

Une petite porte dérobée connecte mon domicile au centre, si bien qu’en cas d’urgence, celles qui viennent chercher de l’aide peuvent me trouver à tout moment. Ici, tout le monde est à l’abri et peut se sentir chez soi.

 

On a fait en sorte que le centre ressemble à n’importe quelle maison de quartier, pour que les femmes se sentent à l’aise. On a juste rajouté une clôture, pour préserver leur intimité et nous garantir contre les groupes armés, qui rodent encore dans les rues.

 

On a recruté des psychologues et travailleurs sociaux. Il y a aussi des professeur·e·s qui apprennent à lire, à écrire et compter à celles qui n’ont jamais été au bout de l’école primaire et qui doivent travailler, maintenant qu’elles gèrent seules leur ménage. Il y a aussi des éducateur·ice·s spécialisé·e·s en gestion de l’épargne et du crédit.

 

Une ONG pour responsabiliser les femmes déplacées

 

Mais le plus beau dans tout cela, c’est que la plupart des efforts, ce sont les femmes elles-mêmes qui les font. Ici, les déplacées se retrouvent dans des groupes de parole et s’entraident pour surmonter leurs tracas, épargner, monter ensemble de petites entreprises, et se soutenir dans la vie de tous les jours.

 

Ce que nous offrons, c’est un cadre, des oreilles attentives, de l’orientation, et, pour les cas les plus difficiles, de l’aide matérielle d’urgence. En quelque sorte, on leur redonne confiance avec peu de choses. Mais nous ne tombons jamais dans le pathos, surtout pas avec ces femmes.

 

Je suis convaincue qu’il faut responsabiliser les gens. C’est vrai que la crise a été un passage désagréable, mais on ne peut pas continuer à pleurnicher éternellement. Il faut que chacun puisse travailler pour subvenir à ses besoins, aille de l’avant, et cesse de craindre le lendemain et ses voisins par-dessus le marché.

 

Des femmes bénéficiaires de l’ONG « Les Flamboyants » posent devant les productions qu’elles ont réalisé et mises à la vente grâce au soutien du centre. Elles suivent des cours en micro-business, en épargne et en alphabétisation, avril 2015.

 

Et ça marche ! Beaucoup de femmes que nous avons aidées s’en sont merveilleusement bien sorties. Elles sont maintenant autonomes financièrement, elles ont retrouvé un logis et elles jouent les marraines avec les nouvelles arrivantes, qui sont encore nombreuses.

 

Plus de 4 ans après le plus fort de la crise, c’est à peu près calme à Bangui, mais en province, ça chauffe encore ! La vérité, c’est qu’une crise, ce n’est pas juste un moment de l’Histoire, c’est un processus… Alors on continue de voir arriver des gens à notre porte, débarqués en guenilles depuis les confins du pays, dans un état presque pire que ce que j’ai vu à l’époque.

 

Regardez par exemple, il y a quelques temps, nous avons accueilli au pied levé une famille de 14 personnes qui venaient d’un village à 1000 kilomètres de Bangui. Ça leur a pris des semaines pour réussir à rejoindre la capitale, après avoir échappé aux groupes armés.

 

Avec le personnel des Flamboyants, la première chose que nous avons fait, c’est de les laisser parler. Avant même de leur fournir une case de passage, des vêtements, des soins médicaux. Ce témoignage que nous avons recueilli, même après tout ce que les murs de ce centre ont entendu de secrets difficiles, c’est absolument révoltant…

 

Ça a commencé en brousse, où toute la famille s’est cachée pour échapper aux hommes de la Séléka qui attaquaient leur village. Là bas, des miliciens anti-balakas, du camp adverse, leur sont tombés dessus. Ils se sont d’abord débarrassés des hommes qui refusaient d’aller reprendre, à la place des miliciens, le contrôle du village, et puis ils ont marqué au fer la peau des femmes et des enfants du sigle de leur milice.

 

Ils les ont gardé·e·s un moment en otage, mais tout le monde commençait à tomber malades, et les miliciens étaient incapables de s’en occuper. C’était plus simple de s’en débarrasser. Alors ils ont fini par les confier à un piroguier pour qu’il aille les perdre en pleine rivière. C’est ce même piroguier qui a fini par les tirer d’affaire. Il a d’abord tenté de les emmener au Congo, juste en face, sur les berges opposées de la rivière Oubangui, pour que la famille puisse se faire soigner.

 

Au lieu de ça, en voyant les marques qu’ils et elles portaient sur la peau, les congolais·e·s les ont pris·e·s pour des milicien·ne·s et leur ont refusé l’accès aux soins, au prétexte qu’ils et elles n’avaient pas de papiers de réfugié·e·s, ni d’argent. Le piroguier ne les a pas laissé·e·s tomber, et ils et elles ont repris leur route sur les eaux.

 

Treize jours de pirogue plus tard, la famille est arrivée saine et sauve à Bangui. Le bouche à oreille les as mis sur la trace de notre ONG « Les Flamboyants », car c’est un des seuls centres ouverts à tou·te·s et gratuit, et ils et elles sont venu·e·s nous trouver.

 

L’équipe d’écoute du centre recueille le témoignage des femmes qui ont été contraintes de fuir leur village, menacées par les attaques de groupes armés, décembre 2018, Louise Thaller

 

Des situations comme celle-ci, elles se cachent un peu partout dans le pays. Alors nous allons continuer ce travail. Mais pour cela, il nous faut beaucoup plus de moyens ! Je rêverais d’ouvrir un centre de prise en charge de grande envergure. Il y aurait des logements sociaux, un hôpital avec de vrai professionnels de santé comme des gynécologues et des psychiatres, des lieux de prière pour toutes les confessions, mais aussi un centre de formation où les femmes dans le besoin pourraient apprendre un métier qui rapporte.

 

Ça n’existe pas, en République Centrafricaine ! Rien que dans la capitale, on manque de tout, alors, vous imaginez en province ? Dans ce pays, les communes disposent d’un budget par an et par habitant inférieur à 1 euro… Avec cela, comment voulez-vous mettre en place un vrai système d’assistance sociale d’aide aux déplacé·e·s ? Nous pouvons compter sur le soutien des ONG internationales qui savent apprécier notre travail ; à l’approche des prochaines élections présidentielles de 2021, on espère que les droits humains seront au cœur du développement du pays.

 

Avec l’aide de Louise Thaller

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  • Anne Marie Goumba

    Anne Marie Goumba est née au Rwanda, qu’elle a dû fuir quand elle était jeune fille, au moment où les répressions contre les Tutsis prenaient de l’ampleur, dès 20 ans avant le génocide. Réfugiée, elle a suivi son mari, un homme politique centrafricain, à Bangui, la capitale de la République Centrafricaine, où elle s’est elle aussi lancée en politique. Ses combats portent sur la défense des droits de l’homme et de la femme. Face à la crise qui a secoué la ville de Bangui en 2013, elle ouvre une ONG spécialement dédiée au soutien des femmes déplacées et victimes de violences sexuelles.

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