Attrayant mais trompeur : Jean-Claude Juncker inverse la réalité

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Jean-Claude Juncker, président de la Commission Européenne, a récemment déclaré : « Nous avons drastiquement réduit les pertes humaines en Méditerranée ». Une phrase choc, laissant entendre que les institutions européennes ont tenu leurs engagements quant à la réduction des flux migratoires dans le bassin méditerranéen.

 

Après avoir écouté ce discours, j’ai recherché le mot drastique dans un dictionnaire. Il signifie « sévère, soudain ou ayant des effets très perceptibles ». En d’autres termes : moins de migrant·e·s ont perdu la vie en Méditerranée. Selon M. Juncker, nous devrions donc probablement être satisfait·e·s. Et nous n’avons pas besoin de graphiques compliqués pour l’être, juste quelques chiffres : en 2015, 3 771 migrant·e·s sont mort·e·s en mer. En 2016, elles et ils étaient 5 143. Et en 2017 (jusqu’à maintenant), elles et ils sont 2 550 noyé·e·s.

 

Une crise humanitaire au-delà des chiffres : ce que Juncker a raté

 

Difficile de savoir quel crédit donner à ces chiffres. Mais même s’ils étaient exacts, ne serions nous pas en train de passer à côté du sujet ? Même s’il n’y avait qu’une douzaine de victimes chaque année, les autorités devraient faire face aux causes du problème.

 

Par ailleurs, derrière ces chiffres, on ne peut pas s’empêcher de remarquer le nombre impressionnant de violations des droits de l’humain qui ont lieu aux frontières européennes. Les discours des dirigeant·e·s politiques laissent rarement transparaître les conditions désastreuses des migrant·e·s dans de nombreuses régions d’Europe, dont les îles grecques. Pourtant, les personnes qui fuient les conflits actuels affrontent chaque jour des conditions terribles dans des camps temporaires. Lorsque M. Juncker se réjouit de l’amélioration du problème, il ne fait sans doute pas référence aux migrant·e·s d’Europe.

 

Pourtant, les situations concrètes auxquelles l’UE doit faire face sont nombreuses. La relocalisation des migrant·e·s est un enjeu central pour l’Union européenne. L’absence d’un système de relocalisation efficace continue de menacer la coopération intra-européenne. Cette année (2017), à date du 16 septembre, les États membres de l’UE ont promis 70 081 relocalisations, mais ils n’ont accepté que 28 191 réfugié·e·s.

 

D’autre part, une véritable bataille juridique s’est engagée concernant la relocalisation des réfugié·e·s. Le groupe de Visegrad (la Hongrie, la Pologne, la République tchèque et la Slovaquie) a rejeté le plan. De plus, la République tchèque et la Pologne ont même arrêté d’accepter les réfugié·e·s sur leurs territoires. En résulte un déséquilibre en termes de charge de l’accueil, celle-ci devant être partagée équitablement entre tous les membres de l’UE.

 

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Italie. Photo Guiseppe Murabito

 

La question de la Libye

 

En Libye, la situation n’est pas plus reluisante. Un rapport récent de l’Oxfam a révélé des conditions désastreuses dans le pays. Interrogé·e·s en Sicile, 74% des migrant·e·s venant de la Libye ont affirmé avoir été témoins de meurtre et/ou de torture d’une compagne ou d’un compagnon de voyage. 84% ont déclaré avoir elles·eux-mêmes subi un traitement inhumain ou dégradant, une violence extrême ou de la torture. 80% d’entre elles·eux ont déclaré qu’on leur avait régulièrement refusé l’accès à la nourriture et l’eau pendant leur séjour dans le pays Nord africain.

 

« Nous devons améliorer de toute urgence les conditions de vie des migrant·e·s en Libye. Je suis consterné par les conditions inhumaines dans les centres de détention ou d’accueil. L’Europe a une responsabilité collective et la Commission travaillera de concert avec l’ONU pour mettre fin à cette situation scandaleuse qui ne peut durer », a déclaré M. Juncker. Mais concrètement, que fait l’Europe pour changer cela ?

 

Ces dernières années, l’UE a mis en place de nombreux « plans d’action » pour faire face à la situation, incluant des partenariats avec Tripoli, gouvernement soutenu par l’ONU. La Libye a bénéficié d’une aide financière directe et de certains équipements. Les États membres visaient principalement à renforcer la capacité opérationnelle des gardes-côtes libyens pour augmenter le nombre de migrant·e·s intercepté·e·s sur la route de la Méditerranée centrale.

 

Toutefois, la situation actuelle de la Libye montre comment ces mesures, totalement inefficaces, ont rendu le problème encore plus délicat. Le Conseil européen a organisé un sommet informel en février 2017 afin de réfléchir à de nouvelles mesures pour freiner le flux de migrants sur la route de la Méditerranée centrale. Lors de ce sommet, le conseil a décidé de mettre en place un fonds d’urgence dédié à la réduction des flux migratoires.

 

Incidemment, juste avant le sommet, l’Italie et la Libye ont signé un accord bilatéral à Rome. Cet accord vise à renforcer les efforts des gardes-côte libyens pour faire face à l’augmentation de la migration irrégulière. En d’autres termes, les autorités locales seront autorisées à mener des opérations maritimes, qui incluront de ramener les bateaux sur les côtes libyennes, potentiellement par la force. Et il y a des preuves solides pour prouver que des violations des droits humains ont lieu dans le processus.

 

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En effet, une forte inquiétude plane sur la compétence des autorités libyennes qui sont désormais censées coopérer avec les missions de sauvetage européennes. Par exemple, le 26 août 2016, des hommes armés appartenant à la marine libyenne ont attaqué un bateau de sauvetage financé par une organisation caritative Médecins Sans Frontières, tirant sur des travailleur·se·s humanitaires avant de monter à bord du navire.

 

En octobre 2016, Sea-Watch, une organisation allemande à but non lucratif, a annoncé que plus de 20 migrant·e·s auraient été frappé·e·s à coups de bâton par des hommes armés, sur un canot surpeuplé, lors d’une opération de sauvetage. Ces hommes, embarqués sur un navire portant l’insigne des gardes-côtes libyens, ont même tenté de détacher le moteur.

 

En 2016, Sea-Watch a également fait une déclaration très claire sur sa position concernant la formation des gardes-côtes libyens. « L’Europe doit décider entre les droits humains et la résistance à la migration. Tout soutien aux soi-disant garde-côtes libyens devrait s’arrêter jusqu’à ce que l’on puisse garantir que les unités en question adaptent leur comportement conformément à la Déclaration universelle des droits de l’homme », a déclaré Axel Grafmanns, directeur de Sea-Watch. « Tout le monde a le droit de quitter son pays. Le refoulement vers la Libye n’est pas seulement une catastrophe humanitaire, c’est un processus tout simplement illégal qui ne doit pas être toléré, et encore moins financé par l’UE. »

 

En retour, la garde côtière libyenne a averti qu’elle saisirait les bateaux des ONG lors des missions de sauvetage si ceux-là entraient dans ses eaux sans autorisation. Cette déclaration a eu lieu après une opération datant du 27 septembre durant laquelle un tir d’avertissement a été tiré par la Libye sur un navire allemand. « Ces ONG doivent respecter notre autorité et notre souveraineté. Notre patience a atteint ses limites », a déclaré le porte-parole de la marine libyenne, le général Ayub Kacem.

 

Si M. Juncker est consterné par les « conditions inhumaines des migrant·e·s en Libye », l’Union européenne devrait peut-être être plus rigoureuse dans le choix de ses partenaires. Sinon, cela ne manquera pas de nuire à son image à long terme. Un dégât que quelques beaux chiffres ne pourront compenser.

 

Cet article est la résultat d’un partenariat avec le site Bosphorus Migration et a été traduit de l’anglais par Soukaina Mrini

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  • Mehmet Enes Beşer

    Mehmet est fondateur et directeur exécutive de Bosphorus Migration Studies, un think tank dédié à l'analyse des migrations européennes. Il est diplômé d'un bachelor en sociologie (Université de Boğaziçi, Turquie) et a aussi étudié à l'université Bielefeld en Allemagne.

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