Belgique : face au racisme, le sport

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Basem Charaf est syrien. Il a 24 ans. En 2012, après un périple à travers l’Europe, il s’installe en Belgique où il demande l’asile. Suite à une mauvaise nouvelle, il sombre dans une forme d’anorexie. Cinq ans plus tard, il raconte comment le sport lui a permis de faire face au racisme et à la dureté de la vie belge.

 

Un mètre quatre vingt-six, soixante kilos. A 19 ans, en me regardant dans le miroir de mon petit appartement belge, je voyais un gringalet mal dans sa peau. Aux yeux des autres, j’étais juste un adolescent gauche et solitaire comme le globe en est parsemé. Aujourd’hui, mon corps est ma plus grande force.

 

En théorie, le sport ça n’est pas mon truc. Gamin, en Syrie, je passais mon temps devant des ordinateurs. Je voulais même devenir hacker. Et puis, de toute manière, à part le soccer, le sport était un loisir de riches. Mes parents étaient des petits bourgeois de Kafr Amim, au Nord du pay, n’étaient certes pas démuni·e·s, mais de là à tout donner pour que leur fils arbore un corps d’athlète… À l’école, je n’ai pas non plus souvenir d’avoir eu un·e enseignant·e spécialisé·e dans l’exercice physique. Durant les heures officielles de sport – environ deux heures par semaine – on s’éparpillait de tous côtés, sans qu’aucune activité ne remporte vraiment l’adhésion.

 

L’enfant qui trainait dans les cybercafés n’imaginait pas que quelques années plus tard, il arpenterait les rues de Bruxelles. Il ne pensait pas devoir fuir un jour son pays pour échapper à un groupe terroriste et au service militaire imposé par le régime de Bachar Al Assad.

 

Et pourtant en 2012, j’ai marché durant des semaines, j’ai franchi des frontières en avion. Je suis finalement arrivé en Belgique. Mon grand frère, Mohammed, était resté au pays. Nous n’étions pas vraiment loins de l’autre, nous discutions au téléphone presque tous les jours. A travers lui, je suivais les nouvelles de Syrie. Un matin, sur Facebook, un de mes cousins avait posté une photo. Mohamed était mort, victime d’un bombardement.

 

J’ai fait face à cette nouvelle du fond du taudis belge que j’occupais alors, dans une grande ville qui ne voulait pas de moi. Je ne pouvais pas travailler du fait de mon statut de demandeur d’asile. Je n’avais rien d‘autre à faire que de regarder ma jeunesse se désagréger sous le poids des deuils et des formulaires d’immigration. J’ai cessé de m’alimenter, jusqu’à l’anorexie.

 

Les mois ont passé. Finalement un matin, j’ai jeté un short et des baskets dans mon sac à dos et je suis parti m’inscrire au « gym ». Il fallait remplacer le mal mental qui me rongeait par un mal physique intense. D’une manière ou d’une autre, il fallait arrêter de penser.

 

Les premières semaines, les colosses qui s’entraînaient à mes côtés se moquaient du jeune homme chétif qui s’acharnait à pousser de la fonte :« laisse tomber, regarde-toi, tu n’as pas le corps pour ça ! ». Mon corps n’était pas le seul à subir des railleries :« tu parles français comme un blédard !»,« tu viens d‘où toi avec cet accent? » entendais-je bien trop souvent.

 

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Illustration Léa Le Berre

 

Et puis, très vite, mon corps a changé de façon spectaculaire. Mes os saillants ont disparu sous une couche de muscles dont je ne soupçonnais pas l’existence.

 

En parallèle, j’ai commencé à  travailler dans un entrepôt de textile pour quatre euros de l’heure. Vers 5 heures du matin, je partais avec mon sac à dos. Je croisais des jeunes de mon âge à la sortie des boîtes de nuit. En fin de journée, j’allais à l’entraînement. Développé incliné, abdominaux, tractions : au bout de trois ou quatre séries, les horaires de travail inhumains, ce salaire dégradant et l’envie d’être un jeune comme les autres disparaissaient presque entièrement.

 

Dans cette salle de sport qui était devenu mon quotidien, j’ai commencé à fréquenter d’autres sportifs. Des Portugais, des Libanais, un Belge originaire du Maroc. Ils étaient les premiers amis que je me faisais en Belgique. Les premières personnes à qui j’ai pu dire « oui, je suis Syrien, je suis demandeur d’asile, je galère », sans ressentir le besoin de m’en excuser.

 

La vie à Bruxelles n’a rien d’une expatriation sympathique pour les gens comme moi. Mais cette confiance toute nouvelle acquise par le sport m’a donné des ailes. je n’avais plus l’intention d’accepter mon sort sans rien faire. La majorité des Syrien·ne·s qui vivent à Bruxelles occupent les quartiers populaires Molenbeek ou d’Anderlecht. Lassé de subir ce que je considérais comme de la ségrégation territoriale, j’ai quitté l’espèce de cave que j’occupais pour un tout petit studio de l’avenue Louise, une artère plutôt chic du centre bruxellois. J’y suis resté trois ans.

 

Trois ans à peaufiner mes séances d’entraînement, trois ans à me construire une petite vie malgré mon statut précaire, et malgré les regards en biais de passants visiblement pas toujours à l’aise avec ce « grand arabe musclé » que j’étais devenu.

 

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Illustration Cristian Baron

 

Le 22 mars 2016 pourtant, la Bruxelles que j’avais presque domptée a été victime d’attentats. Sur internet, au pied des articles de presse, je voyais défiler des centaines de commentaires racistes et islamophobes. J’ai compris que malgré mes efforts, et même si j’obtenais un jour des papiers, je passerais ma vie à justifier ma présence et à me voir refuser des emplois parce que mon nom sonnait faux.

 

C’était partir ou devenir fou. Alors je me suis débrouillé pour acquérir un passeport belge, j’ai acheté un billet d’avion pour Montréal et je me suis rendu à l’aéroport. C’était les vacances de Pâques, le personnel d’accueil était complètement débordé. J’ai passé les contrôles sans heurts.

 

En embarquant, j’étais hilare, comme un môme qui prend l’avion pour la première fois. Mon casque audio dans les oreilles, j’ai senti l’avion décoller. Mon téléphone jouait une chanson de Witt Laury avec un titre de circonstance : « Running From There ». 

 

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  • Basem Charaf

    Basem Charaf est syrien. Il a 24 ans. En 2012, après un périple à travers l’Europe, il s’installe en Belgique où il demande l’asile – qu’on lui refuse. Il passe 4 années en Belgique avant de se procurer un passeport et de s'envoler pour le Canada. Il aspire aujourd'hui à devenir mannequin.

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