Bosnie-Herzégovine : Naître écrivain

Adis Simidzijia est réfugié au Canada. Auteur, poète, il trouvé dans l’écriture une manière de se rapprocher de ses souvenirs et de donner à voir sa condition. Pour MEDIAFUGEES, il raconte les difficultés auxquelles fait face celui ou celle qui doit raconter, dans une langue, une histoire vécue dans une autre. 

 

Je suis né en Bosnie-Herzégovine à l’aube d’un conflit armé ayant marqué la mémoire de tout un continent. Mon enfance n’a donc rien de banal aux yeux de celles et ceux m’ayant accueilli. J’ai quitté mon pays d’origine à l’âge de dix ans. J’ai appris une nouvelle langue grâce à laquelle je peux griffonner sur papier ma souffrance passée. Chaque mot qui compose chacun de mes récits est une larme versée dans cette mer de douleur qui relie les enfants exilé·e·s.

 

L’enfance peut aussi être douce et joyeuse comme celle que nous raconte Marcel Pagnol, qui avec sa trilogie – La gloire de mon père, Le château de ma mère, Le temps des secrets – a su confondre les yeux du lecteur ou de la lectrice avec ceux de l’enfant qu’elle ou il était, pour nous offrir une douce mélodie où le souvenir s’entremêle avec l’histoire.

 

C’est par la découverte d’une grotte dans laquelle je n’ai pas voulu me plonger des années qu’a commencé mon acte d’écriture.

 

L’enfance est une source inépuisable d’inspiration qui traverse les époques. Dans le Journal d’un écrivain en pyjama, l’écrivain et Académicien, Dany Laferrière affirme que : « On peut parfois comprendre certains choix de sujets d’un écrivain en découvrant quel genre d’enfance il a eue : heureuse ou malheureuse. » Il pousse l’idée encore plus loin en insinuant « qu’on naît écrivain ». C’est au contact des autres que j’ai compris quel type d’enfance j’ai eue. À mes yeux, elle m’a toujours paru normale. Avec le temps j’ai compris qu’elle ne l’était pas.

 

L’ÉCRITURE PAR LES AUTRES

 

Ma mère et mon frère m’ont souvent raconté la période trouble de mon pays. Elle et il m’ont souvent raconté mon enfance. J’ai toujours eu le sentiment qu’elle et il parlaient de quelqu’un d’autre. Lorsque ma mère me montre les photos de famille, de mes ami·e·s d’enfance et me raconte les souvenirs s’y rattachant, il y a toujours une imposture qui guide cette découverte de soi comme l’illustre Orhan Pamuk, prix Nobel de Littérature 2006, dans son roman Istanbul lorsqu’il écrit : « Quand ils me disaient que la photo qui était accrochée au mur était la mienne, toutes ces questions que je me posais au sujet de moi-même, ma photo, la photo de quelqu’un qui me ressemblait, mon semblable, une autre maison, rendaient mon esprit confus ».

 

Ce rapport au souvenir à travers la mémoire des membres de la famille explique bien le processus de création chez un·e écrivain·e ayant vécu l’exil. Ce sont les réponses de l’entourage qui guident notre intuition dans le brouillard qu’est la vie. Ce sont leurs réponses qui rendent un récit extraordinaire, vraisemblable.

 

Orhan Pamuk poursuit, un peu plus loin dans Istanbul sur les expériences primaires de la vie et l’influence qu’elles peuvent avoir sur nous en écrivant. Nos premières expériences de la vie nous sont en effet, plusieurs années après, racontées par nos parents, et nous éprouvons un terrible contentement à les entendre narrer notre propre histoire; quand elles et ils nous parlent de nos premiers mots, de nos premiers pas, on les écoute en ayant le sentiment qu’il s’agit de l’histoire d’un·e autre.

 

Danny Laferrière suggérait, au même titre que Pamuk, qu’il n’est pas impertinent de s’informer auprès de la figure maternelle sur le quotidien et la vie dans le processus de création : « Sans lui dire qu’on est en train d’écrire un livre, ce n’est pas mauvais de se renseigner auprès de sa mère sur ces questions relatives à la vie quotidienne. » L’attention accordée à l’entourage est importante puisqu’elle permet une plus grande fidélité aux événements. Elle permet de tester le fantasme. Elle permet le clash avec le réel. La vérification des faits.

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Photo Alexandre Legault

 

L’ÉCRITURE FAIT-ELLE NAÎTRE ?

 

L’écriture peut prendre beaucoup de temps. Elle demande patience et rigueur comme l’exprime Umberto Eco dans son essai Confessions d’un jeune écrivain, lorsqu’il affirme : « Quand je me suis décidé à écrire le roman, ce fut comme si j’ouvrais un grand placard où j’avais empilé mes dossiers durant des décennies. » C’est par la découverte d’une grotte dans laquelle je n’ai pas voulu me plonger des années qu’a commencé mon acte d’écriture. La réflexion concernant les traumatismes que relatent mes récits s’étale sur plusieurs années. Toujours à l’ombre des regards indiscrets, je garde ces souvenirs bien au chaud. Ils baignent dans ma souffrance avant de fondre sur la page et faire récit. Parfois à mon insu. L’oubli, la réflexion, la fuite, le questionnement font partie du processus d’écriture. J’ai oublié, j’ai réfléchi, j’ai fui, j’ai questionné, j’ai écrit pour redonner vie.

 

Comment raconter avec justesse une histoire dans une langue lorsqu’elle a été vécue dans une autre ?

 

Lorsque Danny Laferrière affirme qu’on naît écrivain·e, il veut dire que certain·e·s ont un vécu si particulier qu’elles et ils ont une source inépuisable d’inspiration à leur portée. Autrement dit, elles et ils auraient une histoire de vie si singulière qu’elles et ils n’ont qu’à puiser dans leurs souvenirs et dans leur vécu pour que leur récit fasse office d’œuvre littéraire.

 

Marguerite Duras, Nelly Arcan, Orhan Pamuk, Marcel Pagnol, pour n’en nommer que quelques-un·e·s, cadrent parfaitement dans ce qu’on voudrait ici définir comme l’effet de la singularité biographique de l’écrivain·e. Dans cette catégorie nous pourrions inclure toutes celles et tous ceux qui adoptent une approche autobiographique ou autofictionnelle dans l’écriture. Ces personnes ont des histoires hors du commun qui fascinent les lecteurs et les lectrices. C’est pour cette raison qu’on les lit.

 

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Adis en Bosnie, une des rares photographies épargnées par la guerre

 

L’OBSTACLE DE LA LANGUE MATERNELLE

 

Un des obstacles majeurs auxquels j’ai pu être confronté est de l’ordre langagier. Comment raconter avec justesse un récit, une enfance, une histoire dans une langue lorsqu’elle a été vécue dans une autre ? La langue maternelle joue un rôle très important dans la construction identitaire, la singularité d’une personne et de son histoire. Apprendre une nouvelle langue qui n’a rien en commun avec celle que nous avons apprise à l’enfance peut provoquer une confusion chez celle ou celui qui désire s’inspirer de son vécu pour écrire. Surtout quand l’écriture porte sur l’enfance. En écrivant un récit dans une langue différente de la langue maternelle, portant sur une histoire étrangère à la réalité culturelle de sa nouvelle langue, on peut se confronter à ce que Kelley-Lainé appelle « la puissance de la langue maternelle ». Elle explique :  « Sans l’expérience de ce genre de distance culturelle d’une autre langue on ne réalise pas à quel point la réalité peut être construite d’une différente façon. »

 

Alors qu’une histoire parlant d’un·e enfant assassiné·e en plein conflit armé dans la Bosnie-Herzégovine en 1993 racontée en serbo-croate peut prendre une forme extrêmement banale, puisque ce genre d’histoires est quelque chose de relativement commun pour celles et ceux ayant vécu la guerre, elle prend une ampleur exceptionnelle lorsque racontée en français, et pour cause.

 

Elle est là, la force du récit. De l’écriture. Elle ne s’éteint jamais. Elle ne s’essouffle pas. Elle se place au-dessus de tout. Elle est sublime. Elle transcende les continents, les langues, les guerres, la paix, pour toucher l’âme. Pour plonger l’adulte dans l’inconfort en lui racontant ce qu’il y a de plus confortable : l’enfance.

 

Illustration principale : Superfeat

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  • Adis Simidzija

    Poète membre du C.A. de la Société des écrivains de la Mauricie et intervenant psycho-social. Née à Mostar, en Bosnie-Herzégovine, réfugié au Québec en 1998 à l’âge de neuf ans et quelques couchers de soleil. Éditeur en chef aux Éditions DL&DR et fondateur de l’organisme à but non lucratif Des livres et des réfugié-e-s dont la mission consiste à faciliter l’intégration scolaire d’enfants réfugiés. Diplômé en sociologie à l’Université du Québec à Montréal.

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