Chercher l’asile, se contenter du strict minimum

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Abeer Asber est écrivaine et réalisatrice. Née en 1974 à Damas en Syrie, elle a travaillé comme critique littéraire, écrit trois livres et dirigé plusieurs courts métrages. Elle a aussi réalisé des séries télévisées. Elle vit à Montréal depuis quatre ans. 

 

Je suis née avec un système immunitaire défectueux. Ce mal n’était pas suffisamment brutal pour mériter un nom à lui, comme le lymphome de Hodgkin ou la leucémie, mais il n’était pas moins débilitant. Personne n’a jamais su expliquer l’origine de la maladie, peut-être que ça a commencé par un mauvais rhume. Mais très vite mes globules rouges ont arrêté de fonctionner correctement.

 

Confrontée à une anémie alarmante, je passais le plus clair de mon temps alitée avec pour seule compagnie cette douleur que s’immisçait jusque dans mes cils et aux racines de mes cheveux.

 

J’ai appris à vivre avec ce système immunitaire délicat. À l’adolescence, comme tout le monde, j’ai râlé contre mes professeur·e·s, contre ma famille, contre Dieu, et contre la mode que je n’arrivais pas à suivre. J’étais irritée par presque tout. Je voulais que quelqu’un, n’importe qui, trouve une solution pour que j’échappe à cette condition. On m’a dit qu’il n’y avait aucun moyen de sortir de ma souffrance : il fallait endurer les douleurs.

 

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Illustration Clémence Maire

 

Ma grand-mère Rahma essayait régulièrement de me prendre en main : je devais éviter d’aggraver mon état et ne faire que le strict minimum. Elle me pourchassait avec un petit bol de mélasse de raisins et me disait d’être plus prudente afin de ne pas provoquer une attaque. Il fallait manger plus, sortir moins, respirer un air pur, et surtout, à la manière du célèbre poète syrien Nizar Qabbani, ne jamais, jamais être malheureuse. Sur ce dernier point, j’ai misérablement échoué.

 

 

Le strict minimum de la médisance 

 

Plus récemment, j’ai été dénigrée par quelques personnes. Nous sommes souvent surpris par la façon dont les autres nous voient. N’étant pas présente, un ami m’a défendue. Comme j’ai toujours pensé qu’il existait toujours une once de vérité dans la moquerie, j’ai insisté pour connaître les détails de ces persiflages. Après tout, il est toujours utile de savoir ce que les commères pensent de soi. Mais les propos en question – scrupuleusement rapportés par mon ambassadeur en calomnie – n’étaient ni drôles, ni vexants. Ils étaient simplistes, naïfs, approximatifs et, en somme, assez peu brillants. En termes de distorsion de réalité, cet inconnu s’était satisfait du strict minimum du strict minimum de la médisance.

 

Longtemps, j’ai vécu à Damas, une ville avec une aura particulière qui pousse nombre ses habitants à voir leur capitale comme le centre de l’univers. Un orgueil souligné par la manière dont les médias syriens parlaient de Damas avant la guerre, encensant une vieille ville qui n’existait déjà presque plus.

 

Dans ces médias, on parlait peu des égouts ouverts et de la laideur des bâtiments modernes. Les universités, les ponts, les hôpitaux, les centres culturels, tous construits pour répondre aux normes de sécurité ad hoc, étaient des blocs de ciment poussiéreux sans individualité. Le Damas moderne a largement laissé de côté l’impératif esthétique pour se concentrer sur l’efficacité pratique. Bien sûr, ça et là, quelques détails, ajoutés à la va-vite par un·e architecte pressé·e, peuvent laisser penser le contraire. Mais d’une manière générale, la beauté a dû se contenter du strict minimum.

 

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Illustration Clémence Maire

 

Lorsqu’on est loin de chez soi, arrive un moment où la nostalgie remplace la lassitude. Damas a réintégré dans ma tête la case des endroits que j’affectionne. La distance a un effet étrange sur les gens. On oublie la violence de la ville, les séries télé un peu désuètes, les machos à moustache… On se surprend à défendre une ville que l’on passait son temps à critiquer autrefois. On jure à qui veut bien l’entendre que Damas n’est « pas comme ça », que les têtes coupées qu’on voit à la télévision ne sont pas Damas, que les bottes militaires qui écrasent les hommes et les femmes ne sont qu’une ombre passagère dans l’histoire du pays.

Loin de Damas

 

Ce « pas comme ça », on se le répète encore et encore. Non, Damas c’est avant tout la ville de la nuit, ou plutôt des nuits. Des nuits où l’on rentre tard après des heures à traîner dans les cafés. Des nuits qu’on passe chez des ami·e·s. Des nuits à déambuler dans les ruelles, où à traîner jusqu’à pas d’heure dans le petit bar d’Abu-George. À Damas, les rues sont à vous jusqu’au matin. Si vous avez faim, vous trouvez de quoi vous sustenter à Bab Touma Square. Vous y mangez du foul, cette inimitable salade de fèves, ou du fatteh, sorte de pita au yogourt et au houmous. Derrière, l’appel à la prière de la mosquée voisine résonne. Votre corps et votre esprit résonnent avec.

 

Loin de ces rues, ivre de nostalgie, je réalise que ces images fantasmées pourraient être celles d’un·e photographe expérimenté·e. Je m’interroge. Étais-je libre à Damas ? Aurais-je pu être plus libre encore ? Après tout, se permettre d’être en retard, boire jusqu’à perdre la tête ou fumer du haschich avec un·e inconnu·e sont le strict minimum de la liberté, non ?

 

Et merde, me voilà encore en train de penser à Damas. J’avais pourtant juré de continuer à détester la ville et de la laisser me haïr en retour. J’avais juré de ne jamais en reparler. Mais visiblement c’est plus compliqué que prévu.

 

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Illustration Clémence Maire

 

 

Si j’essaye d’oublier Damas, c’est que j’essaye d’oublier la guerre. Où plutôt, l’horreur de sentiments qui vont avec. Dans la guerre, nous avons exprimé notre violence, notre sectarisme, notre haine envers les ami·e·s. Nous nous sommes divisé·e·s dans le sang, nous sommes radicalisé·e·s à l’extrême. Nous avons insulté notre pays. Nous avons bu. Paradoxalement, nous avons aussi blâmé ses ivrognes et la dépression chronique de certain·e·s habitant·e·s. Nous avons insulté les loyalistes et les dissident·e·s. Nous avons abhorré celles et ceux qui ont fermé les yeux et celles et ceux qui n’ont rien dit. Celles et ceux qui ont bénéficié du conflit et celles et ceux qui, ayant faim, se sont abstenu·e·s de voler, pas par honneur, juste par peur.

 

 

J’essaye d’oublier la guerre

 

Aujourd’hui, il reste un peu d’espoir, certain·e·s ont encore des rêves pour la ville. Mais qui est resté là bas pour leur donner corps ? Pas grand monde, le strict minimum quoi. 

 

À l’UNHCR (Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés), je fais la queue. J’attends. Une longue attente, détestable, une attente à vous rendre dingue. Les employé·e·s à l’entrée vérifient les sacs des candidat·e·s à l’exil à la recherche d’objets tranchants ou d’un miroir de poche. Je me demande pourquoi. Ont-ils peur pour ma vie ou pour la leur ?

 

Je continue d’attendre, une femme s’énerve.  « Qui est cette femme qui me crie dessus parce que j’ai inopinément pris sa place ? » Un homme lui cède la sienne. Il dit : « il n’y a pas de problème. » Et la femme crie : « Si, il y a un problème ! »

 

Je n’ai jamais pleuré en public, et à ce moment-là, je me dis qu’il peut être judicieux d’essayer. Mais je change d’avis. Dans la tête des gens autour de moi, il y a des décombres, des vêtements jetés à la va-vite dans une valise, de la colère, du sang, des mort·e·s, des proches qu’ils ne reverront pas. Et des larmes ravalées aussi. Alors à quoi bon ? 

 

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Illustration Clémence Maire

 

 

Il y a un écran sous mes yeux. on y diffuse un film « spécial migrant·e·s ». En fond sonore, de la musique kurde. Il y a des enfants, des femmes voilées, ou pas, des habitations sommaires, insalubres, un vieil homme avec une béquille, un match de football. Toutes ces personnes se retrouvent sur le terrain. Visiblement elles sont syriennes. Qu’est-ce que cela signifie ? Que nous sommes tous uni·e·s ? Que nous allons le rester ? C’est un peu tard pour ça non ? 

 

La femme de la queue continuer à crier, un·e employé·e de l’UNHCR crie, un enfant crie aussi, tout le monde crie. Je ne pleure pas. L’UNHCR va faire de moi une réfugiée. L’asile, c’est n’est pas si cher payé pour fuir la guerre. C’est juste le strict minimum. 

 

Traduit de l’anglais par Andrea Roulet

Illustration principale Clémence Maire

 

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  • Abeer Asber

    Abeer Asber est écrivaine et cinéaste. Née à Damas, en Syrie, en 1974, elle a travaillé comme critique littéraire, a écrit trois livres ainsi que de multiples courts-métrages et séries télévisées qu'elle a également dirigés. Elle vit maintenant à Montréal.

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