Du Congo à l’Ouganda : Pourquoi la guerre ne m’a pas laissé le choix 1/3

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Elias Nagwano est congolais. En 2012, quand un nouvel épisode de guerre éclate, il a 25 ans. Directement pris à partie par les milices rebelles et les forces gouvernementales, sa vie a basculé. D’un enfer à l’autre, il nous raconte comment, des crimes de guerre à l’exil, il a dû fuir son pays.

 

Ça s’est passé en 2012. Mon pays, le Congo Kinshasa, était déjà l’un des États les plus riches et les moins bien gouvernés du monde. Ma province natale, le Sud Kivu, à l’Est du pays, est juchée sur des réservoirs de ressources naturelles extrêmement convoitées. Depuis longtemps, ma ville est régulièrement prise en otage entre des mouvements rebelles et les ripostes du gouvernement, et à chaque fois, ce sont les civils qui payent le prix lourd.

 

Avant 2012, pourtant, les affaires marchaient bien. J’avais un bon business qui me rapportait. Avec mes frères, on tenait une échoppe où on vendait tout un tas de commodités aux habitants du quartier : de la farine de froment, de manioc, de l’huile, des conserves. Ce business avait fait de moi un notable. On venait m’emprunter de l’argent, me demander conseil pour des affaires, je soutenais quelques familles pour assurer les frais des scolarités des plus jeunes, et chaque jour m’apportait un peu plus que le précédent.

 

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Échoppes et commerces de rue au Congo. Elias tient, avec ses frères, une boutique de produits alimentaires dans une rue commerçante.

 

 

L’art de la débrouille

 

Même si le pays s’était embourbé depuis des années dans une guerre larvée, on s’en sortait bien. Comme tout le monde, on aurait voulu que le gouvernement investisse dans des routes, nous assure un peu plus d’électricité et envoie des professeur·e·s qualifié·e·s dans les écoles, mais, à cette époque, c’était les groupes rebelles qui gardaient jalousement le monopole des revendications politiques, qui fustigeaient le « gouvernement fainéant » de Kinshasa, la capitale. Chez nous, c’est le M23 qui a commencé à sévir sérieusement.

 

Le M23, c’était un groupe organisé d’ex-rebelles qui étaient sensés avoir réintégré l’armée congolaise régulière depuis 2009. Même pas 3 ans après l’accord de paix, ils se sont mutinés et ont menacé de renverser le gouvernement de Kabila. C’est par chez moi qu’ils et elles ont commencé à semer le trouble. En prenant le contrôle de ma ville, ils et elles espéraient s’acheter le soutien des habitant·e·s, leur extorquer des ressources, de l’argent, et recruter des jeunes pour grossir leurs rangs d’enfants soldats.

 

Rebelle du mouvement M23, qui tient son nom de la date du 23 mars 2009, date de signature des accords de paix qui ont échoué à réintégrer pleinement les rebelles du Congrès National pour la Défense du Peuple (CNDP) au sein de l’armée régulière. En 2012, le CNDP se retourne contre le gouvernement et devient le M23. Opérant majoritairement dans les régions du Kivu, ils prennent le contrôle des villes stratégiques de Goma et Bukavu cette même année, et commettent les crimes dont Elias est victime.

 

 

Intimidation

 

Les commerçant·e·s comme moi, on était leur cible préférée, parce qu’ils et elles voulaient profiter de notre influence. Au début, les gars du M23 venaient me demander, presque poliment, de financer leurs opérations, d’aller prêcher leur parole auprès des jeunes. Ça sentait mauvais, alors je refusais. On n’y croyait pas vraiment, à leur projet de « Libération du Congo », et on espérait que le gouvernement finirait par restaurer son autorité sur ma zone. C’était seulement une question de temps. Céder à une alliance avec les ennemis numéro 1 de Kinshasa, ça voulait dire s’exposer à ce que les forces régulières ne nous accuse de complicité, ma famille et moi. C’était trop risqué.

 

Mais l’armée régulière n’arrivait pas, et je n’ai pas pu éconduire les demandes des rebelles beaucoup plus longtemps. Ils revenaient me voir, à chaque fois plus nombreux, à chaque fois plus armés ; le jour, la nuit, pour me menacer. Des menaces, ils en sont venus à me tabasser en plein jour. Je ne fléchissais pas, mais je sentais bien qu’ils n’en resteraient pas là pour me forcer à collaborer.

 

Enlèvement

 

Subitement, ils ont changé de technique. Au lieu des humiliations et brutalités en public, le M23 a procédé à des enlèvements. On se retrouvait enfermé·e·s des jours durant dans des endroits secrets. Là-bas, on a subi les pires tortures. On a connu la peur, la privation. Ces séjours en captivité se sont succédé, et certain·e·s d’entre nous n’y ont pas survécu. On avait la preuve que tout pouvait basculer n’importe quand, qu’ils et elles n’hésiteraient pas à s’en prendre aux proches pour nous faire fléchir.

 

Quand je parvenais enfin à rentrer chez moi, des maisons avaient été réduites en cendre. J’ai croisé des mères de familles qui s’étaient retrouvées veuves. Elles n’osaient pas raconter qu’elles avaient été violées, presque sous les yeux de leurs proches, que pendant qu’elles étaient humiliées, on avait tué leur mari et leurs plus jeunes enfants, en embarquant ceux qui étaient assez grands pour rejoindre les brigades. Certaines familles avaient pu fuir, en voyant que d’autres avaient été retrouvé·e·s mort·e·s. Le M23 tuait. Comme ça. Pour rien. Pour semer la peur dans les quartiers. Oui, on avait tous peur.

 

 

L’arrivée des forces gouvernementales

 

Et puis un beau jour, le moment que l’on attendait tant est arrivé. Les forces gouvernementales ont repris le contrôle de la ville. Nous jubilions, espérant que l’armée parviendrait à attraper les rebelles et les punir. Trop tard. En quelques heures, le M23 s’est évanoui dans le bush, laissant le gouvernement sans personne à châtier.

 

Kinshasa devait pourtant à tout prix mettre la main sur les rebelles, les anéantir, reprendre le contrôle. Alors les agents de renseignements ont cherché leurs complices. Du soulagement général, l’atmosphère a tourné à la méfiance. Tout le monde est devenu un suspect. Surtout ceux et celles qui avaient accumulé de longues absences inexpliquées, qui revenaient et se muraient dans le silence, ceux et celles que les voisin·e·s avaient finir par craindre.

 

Mes longs séjours entre les mains du M23, la peur qui me serrait le ventre à l’idée de raconter ce que l’on avait pu subir, cela a suffit aux renseignements pour me considérer comme un complice de premier choix, et tenter de me faire passer aux aveux. J’espérais réparation, mais ce que j’ai obtenu d’eux, ce n’est qu’une nouvelle vague de violence. Accusé de trahison, j’ai été de nouveau enlevé, enfermé et torturé.

 

 

Leur violence contre mon silence

 

Il leur fallait des preuves, des noms, des lieux, n’importe quoi pour retrouver la trace des brigades du M23. Il leur fallait user leur force contre quelqu’un·e, prouver aux habitant·e·s d’une ville apeurée qu’ils et elles les libéraient et punissaient les complices. Des jours durant, c’était leur violence contre mon silence, leur clémence contre mes aveux.

 

 

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Civil·e·s de la province du Nord Kivu fuyant leur domicile. Ces réfugié·e·s, comme Elias ; rejoindront les pays limitrophes comme l’Ouganda en quête de protection. En 2018, le Haut Commissariat pour les Réfugiés (UNHCR) estime à 320,000 le nombre de réfugié·e·s congolais·e·s présent·e·s sur le territoire ougandais.

 

 

Quand ils ont eu fini de me battre, j’étais presque mort. C’était un cadavre dont ils ont cru se débarrasser, en me jetant dans le bush. Je vous raconte cela, mais moi-même je ne m’en rappelle pas. J’étais à moitié mort quand des bonnes sœurs m’ont trouvé là, gisant en pleine brousse, et m’ont conduit à l’hôpital.

 

Alors que je me rétablissais doucement, je ne savais pas ce qu’il était advenu de mes parents, de mes frères et sœurs, mais je savais qu’il m’était impossible de rentrer chez moi, de reprendre une vie normale. Je ne pourrai pas retrouver la liberté tant que les renseignements du gouvernement continueraient à traquer de faux complices. Se cacher dans le bush, c’était entrer sur le territoire sans loi des rebelles. Impossible de rester là.

 

Alors, dès que mes forces m’ont permis de bouger, j’ai tout laissé derrière moi et me suis mis en route pour la frontière Est du Congo. J’ai posé pour la première fois les pieds sur le sol ougandais. De citoyen congolais, j’étais devenu demandeur d’asile. C’est ainsi qu’a commencé mon exil.

 

Bulange Lukiiko (Parliament) in Kampala
Kampala Ouganda, 2016: Bulange Lukiiko, le Parlement

 

 

 

Un texte réalisé avec la collaboration de Lou Thaller

 

 

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  • Elias Nagwano

    Elias Nagwano (qui utilise un pseudonyme) est issu d'une famille de commerçants prospère. Il a fui son Congo natal en 2013, il avait 25 ans. Directement touché par la guerre, il a tout laissé derrière lui pour se mettre à l’abri dans son pays d’accueil, l’Ouganda. De petites galères en grandes décisions, il a reconstruit sa vie et est aujourd'hui engagé auprès des personnes exilées à Kampala.

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