Du Congo à l’Ouganda : Pourquoi la guerre ne m’a pas laissé le choix 2/3

Slum of Kampala, Uganda, Africa

Elias Nagwano a fui son Congo natal en 2012. Directement touché par la guerre, il a tout laissé derrière lui pour se mettre à l’abri en Ouganda. En exil, sans argent ni famille, il doit redémarrer de zéro.

 

J’étais du bon côté de la frontière, soulagé d’être en sécurité, mais hagard et sans un sou ni la moindre idée de ce que j’allais bien pouvoir faire de moi en Ouganda.

 

Une seule évidence m’habitait : si Dieu m’avait jusque-là laissé la vie sauve, c’est que l’incertitude valait la peine d’être vécue. L’Ouganda ne fermait pas la porte au nez à ses voisins congolais, ce qui était déjà bon signe. Notre pays d’accueil faisait même de vrais efforts pour aiguiller les foules d’arrivants, et nous accueillait dans des camps, où l’on recevrait de l’aide humanitaire.

 

Tout sauf les camps

 

Pour moi, ce n’était pas une option. Avec ces camps, je savais à quoi m’attendre. Au Congo, nous n’en manquions pas. Le camp de Kashusha, à 50 kilomètres de chez moi, c’était des hectares de pauvreté sortie de terre à partir de rien. Comme si des villes entières du Rwanda s’étaient déplacées avec leurs habitant·e·s, poursuivi·e·s par la peur du génocide. Presque 20 ans après s’être installés là, ces amas de tentes continuaient de baigner dans des conditions insalubres. Je n’avais pas le courage de m’infliger cela. Même en sachant que renoncer à la vie dans un camp, c’était aussi renoncer à l’assistance humanitaire.

 

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Légende : Camp de refugié·e·s en Ouganda ; situé proche de la frontière avec la République Démocratique du Congo.

 

Entrainé par groupe qui avait, comme moi passé la frontière, j’ai pris la route pour la capitale, Kampala. Certain·e·s rejoignaient des proches émigré·e·s sur place, et connaissaient déjà jusqu’aux noms des quartiers de la capitale où ils et elles pourraient peut-être s’installer.

 

Solidarité 

 

Notre bus était rempli de congolais·e·s en exil. Les conversations étaient animées, l’ambiance fébrile, quelque part entre l’excitation du lendemain, la peur de l’inconnu et la tristesse de ce qu’on a dû quitter. Je tendais l’oreille, m’efforçant de retenir n’importe quelle information qui pourrait m’être utile pour trouver ma voie dans le labyrinthe qui m’attendrait à l’arrivée. Mais je n’étais finalement pas si seul. Nulle part ailleurs ne se tissent des liens de solidarité si immédiats, si fraternels que dans un bus qui roule de la galère à l’espoir.

 

Personne n’avait vraiment les moyens de nourrir une bouche supplémentaire, ni de s’encombrer d’entasser des inconnu·e·s dans sa minuscule maison au milieu d’un bidonville. Mais pourtant, quelques coups de fils plus tard, on m’avait trouvé une famille d’accueil. J’avais déjà presque une adresse : Kibuye, Makindye Division, Kampala.

 

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Des habitant·e·s d’un bidonville à Kampala, photo Louise Thaller

 

Arrivé auprès des autorités ougandaises comme demandeur d’asile, quelques mois plus tard, le statut de réfugié m’était accordé. J’avais maintenant le droit de travailler, de me déplacer partout dans le pays, et même de voyager en dehors de ses frontières. Il était temps de démarrer une nouvelle vie.

 

Sans famille 

 

Mais la vie était chère, et c’était dur d’avancer. Jamais encore je n’avais vécu sans ma famille, sans métier, sans statut, et parmi des gens dont je ne parlais pas la langue. Je n’avais pas pris toute la mesure du traumatisme que les épisodes de torture que l’avais subi avait eu sur ma santé mentale. Une ONG de soutien psycho-social m’a aidé à en parler, à soigner ces blessures, à en accepter les cicatrices.

 

Mais le plus dur, dans tout ça, c’était d’être sans nouvelle de ses proches. A un moment, j’ai pensé à demander de l’aide à la Croix Rouge pour rétablir le contact avec les mien·ne·s, mais grâce à Facebook, j’ai finalement réussi à localiser la plupart de mes neuf frères et sœurs. La guerre avait complètement éclaté ma famille. Nous avions tous réussi à nous mettre en sécurité loin de chez nous, mais nous étions maintenant éparpillé·e·s un peu partout dans la région.

 

Retrouver ma mère, par contre, a été beaucoup plus difficile. Pendant des mois, je n’ai eu aucune nouvelle, ne sachant pas si elle était encore en vie, si elle avait pu fuir. Ça, ça a été très dur. Quand j’ai enfin appris qu’elle était en sécurité, j’ai repris confiance et les choses se sont accélérées.

 

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Au marché central de Kampala, on peut se fournir en lots de friperie pour en assurer la revente dans tout le pays. Ici, un atelier de couture récupère les chutes et recrée du sur mesure à partir de vêtements de seconde main envoyés d’Europe.

 

Ça a commencé par des rencontres. Un ancien camarade de l’école secondaire croisé par hasard à Kampala m’a présenté à ses amis. Parmi eux, Grace, une pro des affaire, m’a tout de suite proposé de m’associer à son business de textile, en apprenant combien d’argent je faisais avec mon échoppe au Congo. « Il faut que tu commences par acheter des paquets de vêtements en gros », m’a-t-elle dit. Mais je n’avais aucune économie.

 

La sape dans le sang

 

Elle m’a prêté 150 dollars, et nous sommes allé·e·s en ville acheter des lots de friperie. On revendait notre marchandise à des commerces dans tout le pays. De Kampala ; on pouvait sillonner les routes de l’Ouganda pendant plusieurs semaines, et on ne rentrait que quand on s’était assuré un profit de quelques dizaines de dollars.

 

En peu de temps, j’avais réussi à amasser 2000 dollars. J’ai pu prendre mon propre logement et me sentais d’attaque pour me lancer à l’international. Quelques contacts m’ont permis de me démarrer des affaires en Tanzanie.

 

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Kampala, Ouganda, 2016: PlAce du marché de Nakasero 

 

 

Rien à voir avec l’Ouganda. En Tanzanie, les réfugié·e·s qui avaient quitté le Congo ou le Burundi n’avaient pas le droit de se déplacer ou de travailler. De quoi se féliciter d’avoir quitté le Congo par la terre plutôt que par le lac Tanganyika.

 

J’aurais aussi bien pu me retrouver parqué dans un camp des années durant comme eux, obligé de vivre en marginal, sous la menace d’être renvoyé d’où tu viens. Parce que le gouvernement tanzanien, à ce moment-là, cherchait à fermer les camps et à renvoyer les gens « chez eux ». Forcés de rester entre eux, leurs possibilités d’intégration avec les communautés locales étaient vraiment limitées, et peu nombreux·ses étaient les réfugié·e·s qui avaient fini par maitriser le Kiswahili tanzanien ou l’anglais. Le gouvernement et les ONG qui géraient les camps avaient besoin d’interprètes pour dialoguer avec leurs habitants.

 

 

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Au camp de Nyarugusu, en Tanzanie, des réfugié·e·s Congolais·e·s et Burundais·e·s vivent en vase clos dans des camps, alors que le gouvernement cherche à en forcer la fermeture et à rapatrier ses habitant·e·s qui n’ont nulle part où aller.

 

 

Trouver sa voie 

 

C’est comme ça que je me suis fait embaucher pour administrer des enquêtes. Je m’asseyais sur le seuil des tentes de concitoyen·ne·s, et, une fois que j’avais fini de cocher les cases sur le formulaire de questions qu’on posait à chaque ménage, on causait un peu. Certain·e·s étaient là depuis 1996, et très peu avaient suffisamment confiance pour rentrer dans leur Congo ou Burundi natals.

 

Comme je les comprenais. Moi, j’avais eu de la chance. La chance de n’être pas un poids pour la société mais un acteur. Pourquoi pas les autres ? Finalement, en Ouganda aussi, la grande majorité des mien·ne·s étaient encore coincé·e·s dans des camps.

 

Travailler dans le développement avait toujours été mon rêve. Mais avec un diplôme en théologie et une carte de visite de businessman, je n’étais pas le meilleur candidat pour rejoindre une organisation humanitaire. Mais c’était décidé, j’allais faire de l’aide aux refugié·e·s mon métier.

 

Pour devenir un acteur du développement, il faudrait abandonner les affaires, et obtenir un diplôme. J’ai pris mes économies et fait mes calculs. Ça serait juste assez pour couvrir les trois ans nécessaires à l’obtention de ma licence en Ouganda. Il allait falloir se serrer la ceinture, mais j’avais hâte de pouvoir enfiler la casquette du travailleur humanitaire.

 

 

Un texte écrit en collaboration avec Louise Thaller

 

 

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  • Elias Nagwano

    Elias Nagwano (qui utilise un pseudonyme) est issu d'une famille de commerçants prospère. Il a fui son Congo natal en 2013, il avait 25 ans. Directement touché par la guerre, il a tout laissé derrière lui pour se mettre à l’abri dans son pays d’accueil, l’Ouganda. De petites galères en grandes décisions, il a reconstruit sa vie et est aujourd'hui engagé auprès des personnes exilées à Kampala.

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