Du Congo à l’Ouganda : Pourquoi la guerre ne m’a pas laissé le choix 3/3

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Elias Nagwano a fui son Congo natal en 2013. Directement touché par la guerre, il a tout laissé derrière lui pour se mettre à l’abri dans son pays d’accueil, l’Ouganda. De petites galères en grandes décisions, il nous raconte comment il est parvenu à se reconstruire et réaliser ses rêves, malgré tout.

 

Reprendre des études longtemps après avoir quitté les bancs de l’école, avoir fui ses racines et atterri dans un pays dont on ne connait pas la langue, personne n’a dit que ça serait facile. J’avais pourtant besoin de m’intégrer pour de bon en Ouganda, d’apprendre à parler comme un natif et pouvoir choisir un métier par passion, pas par nécessité.

 

L’aide humanitaire, ça me passionnait. Pendant mes six semestres de licence en gestion des organisations humanitaires, je passais des journées entières à la bibliothèque de l’université, je veillais tard avec mes camarades à animer des débats et parfaire des dissertations.

 

Le défi des études

 

Le seul hic, ça a été de grosses difficultés financières. Je ne pouvais compter que sur mes économies, qui étaient tout juste suffisantes pour subvenir à mes besoins pendant trois ans sans bourse ni revenu. Et puis, sans prévenir, les frais de scolarité ont augmenté. Il a fallu se serrer vraiment la ceinture.

 

Pendant certaines semaines à très petit budget, je luttais contre l’anxiété en regardant derrière et autour de moi. Après l’angoisse de la guerre, les tortures, la faim, après avoir perdu la trace de mes proches, je n’allais pas baisser les bras pour quelques shillings.[1]

 

J’ai pu compter aussi sur la solidarité de mes camarades, qui pouvaient me glisser un billet de 20 000 par-ci, un billet de 50 000 [2] par-là. Ce n’était pas grand-chose mais ça m’a bien aidé. Et les mien·ne·s n’avaient pas tou·te·s encore la chance d’avoir un toit ou d’apprendre un métier.

 

local money uganda

 

Avec les réfugié·e·s

 

Engagé dans une petite association qui aidait les récent·e·s réfugié·e·s à s’installer à Kampala, je tenais des permanences pour recevoir des familles en détresse dans les bidonvilles.

 

On n’avait pas vraiment de moyens matériels ou financiers, alors on faisait surtout de l’orientation. Où trouver un logement pas cher et se fournir en nourriture de base, comment mieux gérer son budget ? Mais surtout, je passais beaucoup de temps à écouter leur histoire. Des sacs entiers de traumatismes et de frustrations se versaient à mes pieds, et je revoyais ma propre galère.

 

Leur détresse me rappelait la mienne, c’est vrai. Mais j’avais la chance de savoir où j’allais. Je pourrai bientôt faire de cet engagement mon métier, avec un salaire et de vrais moyens pour aider mes pairs dans le besoin.

 

Slum of Kampala, Uganda, Africa
Kampala, Ouganda – 26 août 2010 : Une femme de la région transporte des bananes dans un bidonville de Kampala. Près de 40% des habitants des bidonvilles ont un revenu mensuel d’à peine 2 500 shillings moins d’un dollar.

 

 

Le stage

 

Plus qu’un pas avant l’obtention de mon diplôme en aide humanitaire : le stage de fin d’études.  En allant déposer mes candidatures, je suis tombé nez à nez avec le directeur d’une ONG de recherche humanitaire qui venait d’ouvrir ses portes à Kampala. Il n’avait aucun employé pour le moment, mais il voulait lancer une étude sur les réfugié·e·s congolais·e·s des bidonvilles de la capitale.

 

Qui mieux que moi pouvait l’aider ? Il m’a pris en stage, et je l’ai guidé à travers les secrets de ma communauté, d’un quartier démuni à l’autre. Bientôt, nous avons a été sollicité·e·s pour des projets de recherches directement dans les camps de réfugié·e·s à travers le pays.

 

Les projets se sont multipliés et je me suis fait embaucher. En moins d’un an, l’équipe a énormément grandi . Des collègues expatrié·e·s nous ont rejoints du monde entier.

 

Notre objectif : fournir les preuves dont l’aide humanitaire a besoin pour dimensionner les programmes d’aide aux réfugié·e·s. Sur la base d’un protocole de recherche scientifique, nous allions à la rencontre de milliers de personnes dans les camps et les bidonvilles pour comprendre quels étaient vraiment leurs besoins.

 

Nous avions, et avons toujours, le pouvoir d’influencer les décisions des ONG, du gouvernement, et des Nations Unies, et ça, c’est une lourde responsabilité.

 

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Une famille de réfugié·e·s récemment arrivé·e·s du Congo pose après une séance de consultation avec une association locale, qui met en œuvre un accompagnement pour faciliter leur intégration à Kampala, avec très peu de moyens. Photo Louise Thaller, 2018

 

 

Trouver sa place

 

Aujourd’hui, sur le terrain, je gère une équipe de 40 personnes. Avec ma chef, on passe des heures à discuter de la politique d’asile et des flux migratoires, pour mieux interpréter les données que l’on reçoit.

 

Elle est française ; et m’explique qu’en Europe, les réfugié·e·s et les migrant·e·s font peur. Que de plus en plus de politiciens menacent de fermer les frontières. Que la solidarité envers les sans-papiers peut même être punie par la loi. Alors que les pauvres s’appauvrissent et que les riches s’enrichissent, le Vieux Monde a peur d’être submergé par toute la misère du monde.

 

Pourtant, quand ma boss m’a demandé si j’avais pensé à émigrer en France, j’ai avoué  que ça ne m’était jamais venu à l’esprit. Comme la plupart de mes confrères et consoeurs, j’ai trouvé ici ce que je cherchais en fuyant la guerre : la sécurité.

 

Et puis le coût du voyage est bien au-dessus de nos moyens. L’Europe tremble de se faire envahir par quelques dizaines de milliers de migrant·e·s chaque année, alors que l’Ouganda accueille à lui tout seul plus d’un million d’entre nous.

 

Saviez-vous que plus de 90% des mouvements de migrations s’effectuent du Sud vers le Sud, sans jamais chercher à rejoindre l’Europe ou l’Amérique ? Même sans les aides sociales que l’on accorde dans des pays comme la France, on arrive à vivre confortablement dans un pays en développement comme l’Ouganda. Si j’ai pu en arriver là aujourd’hui, c’est surtout grâce à mes propres efforts, et à la foi.

 

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À Kampala, des réfugié·e·s de tous les pays de la sous-région se mélangent aux communautés locales. Elias a enquêté, avec son équipe, sur les raisons pour lesquelles certaines nationalités sont moins bien intégrées que les autres, comme en témoigne ce graffiti dans un bidonville de la capitale. Par Louise Thaller, 2018

 

 

Ma foi, mon amour

 

Je parle de ma foi, car c’est auprès de l’Eglise que j’ai reçu et donné le plus de soutien. En exil, la foi prend une toute autre dimension. J’ai pu pardonner à mes bourreaux, trouver la force de reconstruire mes projets d’avenir, réappris le partage. Mais surtout, j’ai rencontré dans la foi celle qui allait devenir ma femme.

 

Elle s’appelle Linda. Je l’ai croisée à un office, un jour comme les autres. On a causé un peu. Elle est réfugiée, arrivée comme moi du Congo sans sa famille. On s’est tout de suite plu. On a vécu de beaux moments d’insouciance ensemble, à Kampala.

 

Elle travaillait dans un salon de beauté ; et moi j’étais encore étudiant. Pendant ce temps, ses frères et sœurs ont obtenu le droit d’asile au Canada. Grâce à la politique de réunification familiale promue par les Nations Unies, elle a eu la possibilité de les rejoindre, et de s’installer avec eux à Montréal. Moi je n’avais pas cette chance, mais j’étais heureux qu’elle puisse rejoindre les siens et démarrer une nouvelle étape pleine de promesses.

 

Juste avant son départ, j’ai osé la demander en mariage. Quelle joie quand elle a accepté ! Dès qu’elle a pu, elle est revenue pour que nous célébrions notre union dans le pays qui nous a rassemblés. C’était il y a un an et demi.

 

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Photo Kyle Glenn

 

 

Mon fils 

 

Elle a dû repartir dans son pays d’accueil peu de temps après, mais pas tout à fait seule cette fois. Notre premier fils est né au Canada.

 

Quelle joie ! Mon seul chagrin, c’est de devoir attendre si longtemps avant de pouvoir rencontrer mon enfant. Il aura six mois dans quelques jours. Un voyage en Amérique est encore bien trop au-dessus de mes moyens, et mon travail humanitaire est très prenant. Avec un salaire de 400 dollars par mois, je fais tout ce que je peux pour soutenir ma femme, qui doit élever seule notre enfant à l’autre bout du monde.

 

Quand le bébé aura poussé un peu, Linda pourra travailler elle aussi. Pour l’instant, les aides sociales qu’elle reçoit au Canada sont un peu justes, alors c’est moi qui envoie un peu d’argent pour les soutenir tous les deux. Quand j’aurai épargné assez d’argent, je les rejoindrai. Peut-être que je pourrai m’installer au Canada et travailler, comme en Ouganda, à aider les réfugié·e·s. Ou peut-être que je reprendrai mes études aux Etats-Unis ou en Europe, pour obtenir une bonne place dans la coopération internationale. Ou bien peut-être que ma famille et moi, on pourra retourner s’installer chez nous, au Congo. En attendant, je me sens chez moi et bienvenu ici, en Ouganda.

 

 

 

Un texte écrit en collaboration avec Lou Thaller

 

 

 

[1] Le Ugandan Shilling (UGX) est la monnaie nationale de l’Ouganda

 

 

[2] 20,000 UGX équivaut à environ 6 USD, et 50,000 UGX à 15 USD

 

 

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  • Elias Nagwano

    Elias Nagwano (qui utilise un pseudonyme) est issu d'une famille de commerçants prospère. Il a fui son Congo natal en 2013, il avait 25 ans. Directement touché par la guerre, il a tout laissé derrière lui pour se mettre à l’abri dans son pays d’accueil, l’Ouganda. De petites galères en grandes décisions, il a reconstruit sa vie et est aujourd'hui engagé auprès des personnes exilées à Kampala.

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