Fiction : au Café Sarajevo de Montréal

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Les habitant·e·s de Sarajevo ont toujours été fier·e·s de leur ville multi ethnique et multi religieuse. Une ville à l’image de la Yougoslavie, État pan-ethnique qui regroupait la Slovénie, la Croatie, la Bosnie-Herzégovine, le Monténégro, la Serbie, la Macédoine et le Kosovo. Durant les guerres balkaniques, le siège de Sarajevo a énormément marqué les esprits. Durant celui-ci, les forces serbes ont piégé les habitant·e·s de la capitale bosniaque – un demi million de personnes – durant presque quatre années, de 1992 à 1996. Quelques habitant·e·s ont réussi à s’enfuir, mais la plupart sont resté·e·s là, affamé·e·s, mal chauffé·e·s, à la merci des bombes et des snipers. Lorsque la guerre a pris fin, nombre de survivant·e·s ont quitté la ville, mais aussi le pays. Certain·e·s se sont réfugié·e·s au Canada. 

 

Dans les Balkans, rien ne disparaît jamais complètement. Dans ma ville natale, les gens vous indiquent le chemin de cette façon :« dans deux pâtés de maisons, passez du côté de la raffinerie de pétrole, puis continuez sur un bloc. Après la caserne militaire, tournez à gauche. »

 

La raffinerie de pétrole a fermé il y a longtemps, la caserne aussi, mais dans l’esprit des gens, tout est toujours là. Pour un nouveau venu, c’est assez énervant. Mais pour un ancien, face à tous ces changements, c’est sans doute réconfortant de garder en tête une carte de la ville d’il y a cinquante ans.

 

Dans le « nouveau monde », en Amérique du Nord, le rapport à l’espace est très différent. Il y a tant de nouveaux bâtiments que nous oublions vite ceux qui étaient là avant eux. A Montréal, la nouvelle et massive Station des Sports vient d’ouvrir, Café Sarajevo a disparu, et personne ne semble le remarquer. Sarajevo était un grand café avec une ambiance musicale balkanique, à la Bregovic. On y vendait des böreks, des baklavas et de nombreuses spécialités bosniaques.

 

Pour reprendre ce vieux Marx, tout changement qualitatif a pour base un changement quantitatif. Et il n’y a plus quantité de membres de la communauté pan-ethnique d’ex-yougoslaves expatriés ici. Nous ne sommes plus assez nombreux à Montréal pour faire vivre ce café des Balkans.

 

Pourtant, quand je m’y attends le moins, je rencontre encore des Serbes et des Croates. L’autre jour, a l’occasion d’un match de tennis opposant Djokovic à Federer à la Station des Sports, rue Sainte-Catherine, je rencontre un homme avec une veste en cuir et des cheveux bruns. Il était bien peigné. Depuis le trottoir, il regarde à travers la vitre et ne veut pas entrer. Il préfère plutôt regarder depuis la rue pour pouvoir fumer. Il m’explique qu’il craint l’enfermement.

 

Je pense que je vous vois tous les jours. Vous marchez beaucoup, n’est-ce pas ?

 

C’est le syndrome de la marche.

 

Il me tend un flacon de brandy français, un Chateaubriand, le moins cher, mais pas le plus mauvais.

 

En passant, quelle est votre appartenance éthnique ?

 

Seuls les paysans et les fascistes posent des questions aussi grossières.

 

Ce n’est pas grossier, juste de la curiosité. Même si je ne vous l’avais pas posé, je me le serais demandé à moi-même. Vous n’aimeriez pas que je sois hypocrite, si ? Vous vous demandez probablement vous-même de quelle nationalité je suis.

 

Non. Vous sonnez croate mais vous pourriez être serbe. Je n’en ai aucune idée et je m’en fous. Peu importe la nationalité si vous buvez bien, si vous supportez l’ivresse. Allez, prenez donc une gorgée !

 

Il pousse la flasque vers moi.

 

Non, je ne bois pas en ce moment.

 

Oh mon Dieu, ne me dites pas que vous avez muté en un prude Nord-Américain.

 

Mmm. Alors, pourquoi marchez-vous autant ?

 

Et bien c’est sain, et moi je suis agité. Je ne peux pas rester en place. J’ai été piégé si longtemps pendant le siège de Sarajevo que maintenant je préfère marcher. J’ai peur du confinement.

 

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Photo Mikulas Prokop

 

Vraiment ? Mais vous étiez serbe à Sarajevo.

 

Pourquoi dites vous cela ?

 

Eh bien, vous avez l’air de soutenir Djokovic.

 

Allons, je supporte aussi l’équipe nationale croate de football. Mais si vous insistez, oui, je suis serbe. Mais cela n’a aucune importance lorsque vous êtes piégé dans la ville. Les grenades et les éclats d’obus ne vous demandent pas vos papiers.

 

Pourquoi diable n’êtes vous pas parti ? Ne saviez-vous pas ce qui allait se passer ? Dans ma ville natale, les Serbes savaient qu’il y aurait un siège. La plupart d’entre eux ont fui.

 

Pas tous ? A Sarajevo, ils sont tous partis. Mais moi je ne croyais pas à toute la merde que j’entendais. Je pensais que c’était juste des propos haineux. Alors je ne suis pas parti. Et donc j’ai fini coincé. Il n’y avait aucun moyen de sortir à moins d’avoir des liens spéciaux avec l’ONU.

 

Que faisiez-vous à Sarajevo ?

 

J’étais chanteur d’opéra.

 

C’est une bonne situation, chanteur d’opéra ?

 

Pas vraiment non. Mais j’ai gagné un gros pari au Sportska Prognoza une fois. Avec 12 prédictions correctes. On étaient que trois dans tout le pays a avoir fait ça cette année là et j’ai obtenu quelque chose comme quatre-vingts mille Deutsche Mark. Vous voyez, c’est pour cela que j’aime les sports. Et je peux vous dire que Djokovic est en retard, mais il va gagner ce match.

 

De l’opéra…vraiment ?

 

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Gravure Margot Sounack

 

Pour prouver son histoire, il s’avale une bonne gorgée d’eau-de-vie et se met à chanter. Il se tient alors droit, gesticule un peu et penche légèrement sa tête en arrière en levant le menton. Il chante bien. Quand il parle, vous ne soupçonneriez jamais qu’il a une voix d’opéra car sa voix est plutôt terne et brouillée.

 

Il reprend : pendant le siège, tout a fini en enfer, y compris ma voix.

 

Dans ce cas comment vivez-vous ici ?

 

Je suis venu ici en tant qu’exilé et invalide de guerre. Ils appellent ça un PTSD – Post Traumatic Stress Disorder, ou syndrome post-traumatique. Mais d’après moi, ce n’est pas une maladie, c’est même plutôt sain. Si vous aviez traversé ce que j’ai traversé, vous seriez fou de ne pas être dérangé. Quinze grenades ont frappé mon appartement à plusieurs reprises. J’ai dû passer des semaines dans le sous-sol et dans le noir. Je voudrais voir comment ces types qui appellent ça un PTSD le prendraient.

 

Mais ça va d’être invalide. Vous recevez de l’aide.

 

Le gouvernement canadien me donne assez pour mon loyer et 30 dollars par jour pour la nourriture.

 

C’est pas mal.

 

Essayez de manger et de boire pour 30 dollars par jour. Je ne me plains pas. Mais ces putains de cigarettes coûtent 10 dollars.

 

Et regardez ça (ll pointe le doigt vers un arbre). Nous sommes le 7 mai et les feuilles ne sont pas encore sorties. J’ai entendu dire qu’à Sarajevo elles étaient toutes sorties en février. 

 

Mais vous tenez le coup quand même ? Pourquoi ne pas rentrer ? Vous savez, j’ai visité Sarajevo. J’ai séjourné à Ljubljanska, juste après le pont Potok en direction de Grbavica.

 

C’est le pont que j’ai emprunté pour m’échapper. J’ai dû payer 5000DM et je suis parti un an avant la fin du siège. Et Vous savez comment ils appellent le pont maintenant ? Romeo et Juliette. Au début du siège, un couple voulait le traverser pour s’échapper vers Dubrovnik. Il était serbe et elle était musulmane. Des snipers les ont eus au milieu du pont et ils sont restés couchés là pendant trois jours et trois nuits, personne n’a osé les ramasser parce que les snipers couvraient toute la zone. On observait les corps de loin.

 

Je lui montre alors sur mon ordinateur des images de Sarajevo. Un trottoir près de la cathédrale croate est marqué de rouge pour commémorer les victimes d’une grenade.

 

Un jour, je me suis tenu juste ici, à cet endroit, me dit-il, après qu’une bombe tombée de nulle part ait tué plusieurs dizaines de personnes. Un ruisseau de sang d’un pouce d’épaisseur couvrait les talons de mes chaussures. Vous voyez maintenant pourquoi je ne peux pas y retourner.

 

Mmm. Alors, quand Novak Djokovic joue-t-il de nouveau ? Est-ce que je vous reverrai ?

 

A plus tard, mon frère, dit-il. Et vous savez, si vous vous promenez assez, vous me reverrez. 

 

Quelques jours plus tard, je me promène sur la rue Bernard et je pense l’apercevoir de nouveau. Ce n’est pas le cas. Mais sa présence est forte dans mon esprit. Où que j’aille, il pourrait apparaître. Et même s’il ne le fait pas, il reste là.

 

Traduit de l’anglais par Camille Teste 

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  • Josip Novakovich

    Josip Novakovich a grandi dans la ville de Daruvar en Croatie. Il a fait des études de médecine à Novi Sad, au Nord de la Serbie. Josip a quitté la Yougoslavie pour les Etats Unis à l'âge de 20 ans. Il a publié une douzaine de livre, dont un roman, April Fool's Day (en dix langues), cinq séries de nouvelles (Infidelities, Yolk, Salvation and Other Disasters, Heritage of Smoke, and Tumbleweed), trois séries d'essais et deux livres au sujet du « criticisme pratique » ( « practical criticism »). Son travail a reçu de nombreux prix. Le Best American Poetry, le prix Pushcart et O. Henry Prize Stories. Il a reçu le Whiting Writer's Award, une bourse Guggenheim, le prix Ingram Merrill et un American Book Award. En 2013, il a été finaliste du prix Man Booker International. Il enseigne l'écriture créative à l'Université Concordia à Montréal.

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