Homosexualité en Iran : une société divisée

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Ces dernières années, la question des communautés queer en Iran a bénéficié d’un bruit médiatique important à l’international. De l’extérieur, le rapport que les personnes queer entretiennent avec le reste la société iranienne peut sembler compliqué à comprendre. De l’intérieur, il n’est pas beaucoup plus clair.

 

En tant qu’homme gay issu d’une famille plutôt aisée, je dois dire que je vois les choses à travers les yeux de quelqu’un qui a grandi dans un milieu libéral et tout-à-fait à l‘aise avec l’homosexualité. Pour moi, il n’a pas été très compliqué d’annoncer mon homosexualité, ni à ma famille, ni à mes amis.

 

Jeune adulte, à Téhéran, c’est donc sans impression de transgression que j’ai commencé à fréquenter les milieux undergrounds de la capitale, dont la réputation fougueuse est amplement méritée. Chaque semaine, j’étais invité à des dizaines de fêtes, le plus souvent données dans des propriétés privées appartenant à des ami·e·s d’ami·e·s. Les soirées gays n’étaient pas très compliquées à trouver non plus. L’information circulait via les applications gays, ou dans les cafés connus pour être fréquentés par les homosexuel·le·s iranien·ne·s.

 

Mais pour assister aux fêtes queer les plus incroyables, il fallait attendre l’invitation des diplomates étranger·e·s qui profitaient du caractère extraterritorial de leurs ambassades pour transformer leurs arrières cours en piste de danse. L’endroit idéal, en somme, pour profiter de la compagnie d’iranien·ne·s et d’immigrant·e·s adouci·e·s par les vapeurs d’alcool, dans un pays où la consommation de produits stupéfiants est strictement prohibée.

 

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Photo Mikaël Theimer

 

En dehors de ces espaces privilégiés, être homosexuel·le en Iran n’avait rien d’évident. Depuis la révolution de 1979, les droits des gays, des lesbiennes, des bisexuel·le·s et des transsexuel·le·s n’existent plus vraiment. La République Islamique mise en place dans ces années-là s’est largement appuyée sur la Charia pour rédiger ses textes juridiques. La Charia condamnant l’homosexualité, le phénomène est punissable de la peine de mort en Droit pénal. Paradoxalement, en Droit de la santé, l’homosexualité est considérée comme un trouble mental. Or, la loi iranienne prévoit que les personnes souffrant de troubles mentaux ne peuvent pas être condamnées à la peine capitale.

 

Mon supposé trouble mental m’a permis par exemple d’échapper au service militaire obligatoire

 

En ce qui me concerne, cette tension entre Droit pénal et Droit de la santé m’a quelquefois été bénéfique. Mon supposé trouble mental m’a permis, par exemple, d’échapper au service militaire obligatoire, ce qui n’a pas été pour me déplaire. Néanmoins, la plupart du temps, j’ai dû dissimuler mon orientation sexuelle pour avoir une vie normale. Je n’aurais pas pu devenir pharmacien – métier que j’exerçais en Iran – avec ce fameux trouble mental.

 

Au sein de la société iranienne elle-même, la question queer est particulièrement complexe. L’iran est un pays composé d’ethnies, de cultures et de religions multiples : l’opinion publique s’en trouve forcément fragmentée. Dans mon quartier par exemple, il n’y avait aucun problème à être homosexuel·le. Mais ma vie aurait été très différente si j’étais né dans une famille de la classe moyenne vivant dans un village loin de la capitale. Ce rapport nuancé à l’homosexualité s’est observé jusque dans les plus hautes sphères : lors d’une conférence donnée à l’université de Columbia à New York en 2007, le président conservateur Ahmadinejad a déclaré que l’homosexualité n’existait pas en Iran.

 

Pour ce qui est de la transsexualité, l’opinion publique est encore plus compliquée à analyser. Être transsexuel·le n’est pas interdit en Iran. De fait, il n’y a rien à ce propos dans la Charia. En conséquence, le régime n’a pas trouvé qu’il était judicieux de l’interdire aux Iranien·ne·s. Mais là encore, la perception de la société est très variable. Certaines familles trouvent cela inacceptable, quand la Charia suffit à d’autres. Mais difficile de connaître la position de chacun·e : lorsque j’étais en Iran, les gens évitaient de parler de ces sujets, tout du moins en dehors des sphères privées.

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Illustration Pauline Rochette

Mais il y a une frontière assez mince entre intimité et déni. Or, une société en déni au sujet de questions touchant aux personnes queer est une société peu à même d’apporter un quelconque soutien à celles et ceux qui sont concerné·e·s. Privé·e·s d’informations ou d’espaces de discussion, la plupart des jeunes LGBTQ+ que j’ai connu·e·s étaient livré·e·s à elles et eux-mêmes. Dans une telle situation, l’acceptation de soi et la connaissance des problèmes liés à sa communauté demeurent limités.

 

Pour faire avancer cette situation, j’avais décidé de m’impliquer dans une organisation à but non lucratif dont l’objectif était de se concentrer sur la santé et les droits des LGBTQ+. Nous étions 25 personnes et nous inspirions énormément du travail réalisé par une ONG libanaise, un pays où les droits des LGBTQ+ demeurent assez limités. Durant deux années nous avons organisé, comme elles et eux, des ateliers en espérant faire souffler un vent nouveau sur notre Iran.

 

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Photo Mikaël Theimer

 

Mais durant l’année 1388 – ou 2009, pour nos lectrices et lecteurs peu au fait du calendrier persan – le président Mahmoud Ahmadinejad a été réélu. Cette élection, considérée comme une fraude par nombre d’Iranien·ne·s, a déclenché un important soulèvement, pacifique mais déterminé, dans toutes les grandes villes iraniennes. Des millions de personnes étaient dans la rue. En silence, beaucoup portaient des bannières sur lesquelles on pouvait lire « où est passé mon vote ? »

 

Ce mouvement, que beaucoup ont surnommé« le mouvement vert », a été intensément réprimé. Les premier·e·s arrêté·e·s furent les activistes et les opposant·e·s politiques au gouvernement fraîchement “réélu”. Les intellectuel·le·s et les membres d’ONG ont suivi peu après. J’ai moi-même été interpellé par les services secrets. Selon eux, notre ONG ne respectait pas les lois abrahamiques.

 

J’ai été enfermé dans la prison d’Evin, au Nord-Ouest de Téhéran. C’était une situation terrifiante et terriblement excitante. Evin est réputée pour abriter des prisonniers politiques, des intellectuel·le·s, des journalistes, des caricaturistes et des militant·e·s. J’ai rencontré des personnes que je connaissais de réputation via les médias et d’autres dont j’avais découvert l’existence dans mes cours à l’université.

 

J’ai passé 3 mois avec elles et eux avant d’être libéré. En attendant mon procès, j’ai réalisé que j’avais très peu de chances de ne pas être emprisonné à nouveau. Alors j’ai profité de 5 jours de vacances pendant lesquelles les services publics étaient fermés pour faire mon un sac, dire au revoir à ma famille, sauter dans un train et fuir en Turquie.

 

Maintenant que je vis loin de chez moi depuis plusieurs années, et que j’ai eu l‘occasion de passer du temps dans plusieurs pays, je dois souligner que si être homosexuel·le était difficile en Iran, cela ne veut pas dire que c’est particulièrement sympathique ailleurs, y compris dans les pays occidentaux. Les quartiers gays, les “Prides” et la légalité du mariage homosexuel ne signifient pas que l’homophobie a été éradiquée. La ville de Los Angeles, en Californie, possède une communauté massive de personnes homosexuelles sans-abris victimes de prostitution et de toxicomanie. De la même façon, j’ai dû faire face à des situations homophobes au Canada dont je ne soupçonnais pas l’existence en Iran. Et je n’ai jamais retrouvé la folie de la vie queer de Téhéran.

 

Traduit de l’anglais par Camille Teste

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  • Arian Irani

    Arian est un Québécois-Iranien. Né à Téhéran, il était pharmacien et activiste. Il luttait principalement pour le droit des LGBTQ+. Ce trentenaire a passé plusieurs années en Turquie, avant de s’installer à Montréal. Aujourd’hui, il aspire à devenir marchand d’art, et à continuer son combat pour le droit des personnes queers. Arian utilise un pseudonyme.

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