Indonésie : une école auto-organisée pour réfugié·e·s

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Madiha Ali, Raheema Sana et Abdullah Sarwari, tous trois réfugié·e·s en Indonésie, ont participé à la création d’une école. L’objectif, pallier le manque de structures éducatives dédiées aux personnes migrantes dans ce pays d’Asie du Sud-Est. 

 

Si l’Indonésie est un pays de transit pour environ 14 000 demandeur·se·s d’asile et réfugié·e·s, le pays n’est pas signataire de la Convention des Nations Unies de 1951 concernant le statut des réfugié·e·s. De ce fait, l’État indonésien n’est pas obligé, selon la loi internationale, de fournir à sa population réfugiée, principalement issue d’Asie et du Moyen-Orient, les moyens de survivre et de se reconstruire une vie. L’éducation fait partie de ces services sur lesquels les personnes en migration forcée ne peuvent pas compter.

 

Dans les années 2000, le transit vers l’Australie  était relativement rapide. Les passeur·se·s  étaient nombreux et leur travail peu entravé. Mais des contrôles de plus en plus drastiques forcent les migrant·e·s de la région à y passer beaucoup plus de temps. Les procédures du Haut Commissariat aux Réfugiés des Nations Unies (UNHCR) sont très lentes et ces personnes attendent parfois plusieurs années avant de pouvoir se rendre dans un pays tiers.

 

Une fois enregistré·e comme réfugié·e à l’UNHCR, elles et ils sont en effet interrogé·e·s plusieurs mois durant. Après cela, elles doivent attendre un autre laps de temps avant d’être envoyé·e·s dans un pays comme les Etats-Unis, le Canada ou la Nouvelle-Zélande.

 

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Photo Abdullah Sarwari

 

Pendant qu’elles et ils attendant des nouvelles de leur destination, les demandeur·se·s d’asile sont souvent interdit·e·s de travailler, de recevoir une éducation ou de devenir propriétaire. Cela rend leur vie quotidienne difficile. Les organisations non-gouvernementales comme l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) et le Church World Service (CWS) font leur part pour aider certain·e·s réfugié·e·s à se nourrir et se loger, mais nombre de réfugié·e·s sont livré·e·s à elles et eux-mêmes. Les réfugié·e·s sont souvent confiné·e·s dans des maisons temporaires. Leurs enfants sont majoritairement privé·e·s d’école et, entre autres désavantages, ont peu d’occasion de socialiser avec d’autres enfants.

 

En 2014, un groupe de personnes réfugiées de Cisarua, en Indonésie, a décidé de prendre le problème à bras le corps. Conscients des défis auxquels leur communauté est confrontée, elles ont décidé d’utiliser le peu de monnaie qu’elles avaient pour ouvrir le Centre d’Apprentissage des Réfugiés de Cisarua (CARC), en banlieue de Jakarta. Avec le soutien financier d’un petit groupe d’Australien·ne·s, la communauté de réfugié·e·s s’est rassemblée pour payer le loyer et les fournitures scolaires. Le centre a vu le jour en septembre 2014.

 

Le CARC est un centre d’apprentissage à but non-lucratif, apolitique et non-religieux qui accueille tous les enfants réfugié·e·s, peu importe leur ethnie, leur religion ou leur nationalité. Les employé·e·s sont bénévoles, enseignant·e·s et administrateur·ice·s. Leur mission:  éduquer les réfugié·e·s et leurs enfants.

 

Ces enfants ont la possibilité d’apprendre l’anglais, les mathématiques, la science, l’histoire et la géographie quatre jours par semaine. Seulement deux ans après son ouverture, le CARC reçoit  150 enfants par jour. 150 hommes et femmes adultes sont aussi accueilli·e·s.

 

J’ai l’habitude de me sentir inférieure par rapport aux garçons parce qu’ils sont autorisés à jouer à toutes sortes de jeux physiques et moi nonMuhaddisa Sarwari

 

Mohammed, un élève au CARC, énonce que le centre a eu une grande répercussion sur sa vie. « Je suis venu en Indonésie il y a environ deux ans avec ma famille et les premiers mois étaient vraiment difficiles pour moi. Je ne connaissais personne et je passais le plus clair de mon temps à dormir ou à errer sans but dehors. En rejoignant le Centre, j’ai commencé à penser à mon avenir et à ce que je voudrais faire quand j’irai dans un pays tiers. Donc je travaille très fort pour mes études et mes objectifs de vie maintenant ».

 

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Photo Abdullah Sarwari

 

Mohammed espère que l’éducation qu’il reçoit au CARC l’aidera à devenir un homme d’affaires. Mais si cela ne se passe pas comme prévu, il envisage aussi de devenir … footballeur professionnel !

 

 

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Photo Abdullah Sarwari

 

En plus d’offrir une éducation aux réfugié·e·s, le CARC offre à tous et à toutes la possibilité de faire du sport et de participer à des activités récréatives. Ceci est particulièrement important pour les femmes, car beaucoup d’entre elles manifestent un intérêt pour le sport mais viennent souvent de milieux qui les empêchent d’y participer.

 

« J’ai l’habitude de me sentir inférieure par rapport aux garçons parce qu’ils sont autorisés à jouer à toutes sortes de jeux physiques et moi non », dit Muhaddisa Sarwari, une jeune fille de 13 ans. « Et quand je voulais jouer, j’étais ridiculisée et on se moquait de moi ».

 

« À présent je joue au futsal [football en salle] deux jours par semaine avec mes ami·e·s et les enseignant·e·s du CARC. C’est génial » dit Sarwari. « J’oublie toutes mes inquiétudes et mes problèmes quand je suis sur le terrain. Même si ce n’est que pour quelques heures ».

 

Humaira, qui a été enseignante au CARC pendant les deux dernières années, croit que le travail effectué au centre n’est pas seulement bénéfique pour les enfants, mais pour elle également : « J’ai appris la coopération, le travail d’équipe, la gestion. Je crois que si je donne mon temps, si je fais des efforts, si je travaille fort dans ce centre, j’aurai un impact positif sur mes élèves. Le CARC a le pouvoir de toucher les enfants de manière positive ».

 

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Photo Abdullah Sarwari

 

Le CARC a démarré avec une idée. Aujourd’hui, c’est un centre d’apprentissage qui voit passer chaque jour 300 élèves et 30 employé·e·s. Depuis son ouverture, il n’a pas seulement offert une éducation aux réfugié·e·s, il leur a également apporté de l’espoir et de la motivation.

 

Les jeunes et les adolescent·e·s sont très nombreux·ses parmi les demandeur·se·s d’asile du monde entier. Pour elles et eux, l’éducation est cruciale. Mais bien souvent, l’accès à ce droit humain le plus fondamental est limité. Le CARC et ses bénévoles font leur maximum pour faire changer cela. Des initiatives similaires naissent dans bien des endroits du monde : des exemples encore trop rares.

 

Traduit par Agathe Claude

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  • Abdullah Sarwari

    Abdullah a 18 ans. Réfugié en Indonésie, il est né au Pakistan et a passé la plus grande partie de sa vie en Iran. Sa famille est originaire d'Afghanistan. Aujourd'hui, Abdullah vit à Jakarta où il partage son temps entre son projet photographique Humans of Refuge et son travail au Refugee Learning Center -- une école créée en 2015 par des personnes réfugiées en Indonésie et destinée à leurs pairs. L'école accueillent 140 étudiant·e·s âgés de 5 à 16 ans ainsi que 80 adultes qui prennent exclusivement des cours d'anglais. Les élèves viennent de quatre pays différents : le Pakistan, l'Afghanistan, l'Iran et l'Irak.

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