Les “bulles humanitaires”, quand les exilé·e·s arrivent en ville

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Bochra Manai, urbaniste et réfugiée originaire de Tunisie, se penche sur la place des personnes migrantes en ville. Dans certains espaces urbains, des bulles humanitaires deviennent le symbole de leur présence et, peut-être, de notre indifférence. 

 

Paris, Montréal, New-York ou Grande Synthe sont les théâtres d’une nouvelle présence qui semble faire peur et qui devient l’alibi des plus grandes pratiques et politiques discriminatoires. Sous couvert de sécurité et de régulation des flux migratoires, on oublie que les réfugié·e·s sont ces nouveaux et nouvelles survivantes dont les mouvements ne sont que le fruit de l’Histoire.

 

Une balade dans Paris permet vite de se rendre compte que ce qui est désormais appelé « la crise des migrants » est une réalité de tous les lieux : des couloirs de métro, aux espaces publics, des ponts du périphérique aux abords des institutions.

 

 

Les survivant·e·s du nouveau siècle

 

Ce que ces réfugié·e·s vivent aujourd’hui, elles et ils sont très nombreux à le subir. Plus nombreux qu’hier. Ces nouvelles masses de personnes cherchent un avenir meilleur, après un voyage souvent réalisé au péril de leur vie. Elles sont les survivantes du nouveau siècle.

 

Face à elles, souvent installés par grappe, camions de police et agent·e·s, que la tâche de contrôler les identités rend nerveux·ses, fébriles, voire moins humain·e·s. La ville donne accès à ces scènes où se confrontent d’une part la légitimité et l’ordre des citoyen·ne·s et d’autre part la survie et l’illégitimité des réfugié·e·s.

 

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Illustration sur carnet par Capucine Truong, dans le cadre d’un reportage à Stalingrad, Paris

 

À Paris, une bulle en forme de grand cirque a été aménagée dans le nord de la ville pour accueillir ces nouveaux et nouvelles arrivantes. Cet espace monté expressément pour les demandeur·se·s d’asile se présente comme un lieu d’accès à des conditions de vie plus dignes : se doucher, manger et avoir accès à un lit pour dormir. Les bénévoles et travailleur·se·s sociaux·ales, qui croient tous les jours que l’humanité ne peut être laissée entre les mains de celles et ceux qui érigent les frontières emmurées, rassurent par leurs gestes, leur aide, la traduction de tel papiers ou encore l’explication de telle procédure administrative. Cependant, le Groupe d’Information et de Soutien des Immigrés (GISTI) pose un diagnostic très mitigé : saturation et formation de campements informels autour du centre, violences policières et importantes difficultés, pour les personnes transitant dans ce centre, à déposer une demande d’asile en France de manière effective et donc à exercer leur droit fondamental.

 

Partout, dans les couloirs du métro, des femmes agenouillées, accompagnées de leurs enfants, avec une pancarte indiquant « Familles syriennes », montrant parfois même leurs passeports pour se démarquer des faux·sses-réfugié·e·s qui feraient la quête en utilisant l’estampe syrienne. Leur présence est symptomatique de l’actualité. Éviter le journal télévisé ne sert plus à rien. Leur visibilité dans les espaces de la quotidienneté amène les réalités géopolitiques à nos portes, devant nos yeux impuissants, nous intimant à notre solidarité.

 

 

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Photo Emmaüs Solidarité

 

 

D’un continent à l’autre

 

Autre pays, autre contexte, autres réfugié·e·s. Le temps d’une controverse politique, la frontière canado-américaine est devenue un pont entre les États-Unis et le Canada. L’arrivée au pouvoir d’un Donald Trump promettant d’ériger un mur, de filtrer les frontières grâce à son Muslim Ban ou de renvoyer chez eux des milliers d’Haïtien·ne·s, fait craindre le pire à des milliers de sans-statuts. Celles et ceux-ci ne trouvent d’autre solution que de traverser la frontière vers le Canada. Même les officier·e·s de police n’y peuvent plus rien. À Saint-Bernard de Lacolle, un poste frontalier reliant le Québec aux États-Unis, les tentes montées et les agent·e·s de l’immigration organisé·e·s attendent ces futur·e·s réfugié·e·s ; ces humain·e·s en quête d’exil qui portent l’espoir de ne pas être déshumanisé·e·s.

 

De Lacolle à Montréal, il n’y a qu’un pas, ou quelques kilomètres. Dans la métropole québécoise, c’est le stade olympique de Montréal qui fut bulle humanitaire urbaine, le temps d’un été. Face à ces nouveaux et nouvelles arrivant·e·s, des agent·e·s de police sont alors devenu·e·s gestionnaires de réfugié·e·s. Des manifestant·e·s étaient là aussi, avec leurs pancartes et des slogans de bienvenue.

 

Petit à petit, elles et ils rejoindront des quartiers comme Montréal-Nord, qui accueille un très grand nombre de ces demandeur·se·s d’asile et où la solidarité des organismes et des personnes les attend.

 

Au Canada, comme en Europe, les flux de ces survivant·e·s ont crû. Ils ne vont pas cesser de croître d’ailleurs. On n’enraye pas si vite des décennies de viols géopolitiques, de pillage des ressources ou d’inégalités matraquées. On ne change pas si vite le cours de l’Histoire.

 

 

Leurs vies, notre indifférence

 

Les flux de personnes auxquels nous assistons aujourd’hui et que nous rencontrons dans nos villes est une partie infime de toutes les populations qui doivent se déplacer. Il faut aller au Liban pour comprendre le réel impact de la guerre en Syrie, qui a mis sur la route des millions de déplacé·e·s. Il faut aller en Libye pour comprendre les méfaits des politiques européennes en matière migratoire, laissant des milliers de déplacé·e·s africain·e·s captif·ve·s de groupes qui les rendent esclaves.

 

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Illustration sur carnet par Capucine Truong, dans le cadre d’un reportage à Stalingrad, Paris

 

La condition de réfugié·e. C’est ce que ces survivant·e·s atteindront. Peut-être. Cette condition allège les maux et les traumatismes de bien des humain·e·s sur cette terre. Cette condition qui, dans la distance avec la mère-patrie, créera une nouvelle trajectoire.

 

Les bulles humanitaires sont là pour nous sauver de notre indifférence. Aujourd’hui, en tant que sociétés confortables et face à ce que nos États ont produit d’inhumain ailleurs, il nous incombe de ne pas fermer les yeux, sous peine de perdre notre humanité.

 

Les regards des ces Syrien·ne·s parisien·ne·s ou de ces Haïtien·ne·s montréalais·es disent la certitude de n’avoir rien et racontent ces voyages vers l’exil, ces passages de frontière, ces heures d’attente devant les postes de police, ces papiers qui interdisent la mobilité. Demain, ces regards raconteront peut-être que ces sociétés ont décidé de les accueillir, comme il se devait. 

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  • Bochra Manai

    Bochra Manaï est chercheuse, enseignante et citoyenne engagée. Elle est titulaire d'un Doctorat en Études Urbaines de l'INRS-UCS. Ses recherches portent sur l'immigration, l'altérité en milieu urbain, l'identité des jeunes et les enjeux de radicalisation. Après une thèse de doctorat sur la présence des "maghrébins" à Montréal, elle réalise une recherche postdoctorale sur la "radicalisation" au Québec et dans d'autres pays.

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