Ramy Ayari : le prix du combat

Ramy Ayari, un Tunisien de 25 ans, vit en exil politique à Montréal depuis 2016. Militant et porte-parole de la cause LGBTQ+, il a fui son pays, faute de pouvoir continuer à se battre sans danger. Retour sur un parcours atypique et engagé.

 

Je n’ai jamais caché mon homosexualité, au contraire, je l’ai toujours revendiquée. Mais pendant longtemps, je n’avais pas conscience de ce qu’elle impliquait.

 

Au départ, j’étais un simple étudiant en informatique à Tunis, homosexuel, mais pas engagé pour autant. Peu à peu pourtant, les choses ont changé. J’ai commencé à me battre ; pour moi, pour les autres aussi.

 

Résultat, je n’ai jamais pu finir mes études : graduellement, je suis devenu trop visible pour continuer à fréquenter l’université sans prendre le risque d’y être importuné par ceux et celles que mon orientation sexuelle et mon combat dérangeait.

 

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Photo Roméo Mocafico

 

Révolution de jasmin

 

Pour comprendre ma vie de militant, il faut revenir à l’année 2011 et au printemps démocratique qui commençait, engendrant bientôt le départ de Zine el-Abidine Ben Ali, à la tête du pays depuis 1987.

 

Pour une partie de la population, son départ représentait un espoir, un premier pas vers plus de justice sociale. Mais dans les premiers mois, régnait surtout une grande confusion politique et sociale.

 

Profitant de ce flottement, les islamistes ont pris le pouvoir. La Tunisie est passée aux mains des Frères Musulmans.

 

Gayday magazine

 

Côté militantisme LGBTQ+, la situation était assez paradoxale. À la fois on assistait de la part de certain·e·s Tunisien·ne·s à une volonté de faire bouger les lignes, facilité par la possibilité de créer (enfin !) des associations de défenses des droits de la personne. En même temps, le contexte politique conservateur n’aidait vraiment pas.

 

En 2011, est ainsi paru le premier numéro du magazine Gayday. Complètement dédié aux communautés LGBTQ+ originaires de la région de la MENA (Moyen-Orient et Afrique du Nord), la revue constituait un sacré pas. Mais juste après la fondation du magazine, ses créateur.ice·s ont dû quitter la Tunisie à cause des pressions exercées par les autorités.

 

De mon côté, les choses se sont faites graduellement. Jusqu’en 2014, j’ai travaillé bénévolement avec des groupes LGBTQ+ informels que j’avais rencontrés sur les réseaux sociaux. Nos actions restaient très limitées : il s’agissait de faire profil bas pour ne pas attirer l’attention, en organisant des collectes de fonds ou en favorisant discrètement les rencontres entre gens de la communauté.

 

 

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Photo Roméo Mocafico

 

Du placard à l’engagement

 

Cette même année, j’ai donné une entrevue au magazine allemand Café Babel, intitulée « C’est quoi être gay en Tunisie ? » . J’étais conscient des risques que je prenais en rendant mon orientation sexuelle publique, mais cette attention était porteuse et pouvait, selon moi, faire avancer les choses.

 

Cet article a ouvert le dialogue, il m’a donné de la visibilité. Très vite, je me suis servi de Facebook comme d’un blogue. Mon influence augmentait et, avec elle, mon envie de créer un mouvement.

 

C’est ainsi qu’est née l’association « Without restrictions », créée en janvier 2015, avec mon amie Mariem.

 

Notre objectif était simple : nous voulions lutter contre la pénalisation de l’homosexualité et, par extension, pour l’abrogation de l’article 230, du Code Pénal de 1913, qui condamne l’homosexualité féminine ou masculine (dans la version arabe du texte) et la sodomie (dans la version française du texte).

 

Très vite, nous avons a attiré l’attention du gouvernement et subi des pressions. Nos communications étaient surveillées et écoutées. Nos téléphones, nos emails ou le compte Facebook de l’organisme ont été piratés. Nous étions tous et toutes sous pression. J’ai personnellement été victime de violences de la part des autorités, mais aussi de la part de plusieurs citoyen·ne·s, hostiles à mes prises de parole. Certains n’hésitaient pas à me le faire savoir, de façon parfois brutale, dans les bars, dans la rue, sur les réseaux sociaux.

 

L’affaire Marwan

 

En 2015, « l’affaire Marwan » a éclaté. Un Français avait été assassiné à Sousse et la police avait trouvé le numéro d’un certain Marwan sur la victime. Le jeune Tunisien était l’amant du Français, ce qui suffit à le faire emprisonner.

 

Très médiatisée, cette affaire a poussé une partie de la population à prendre conscience de la manière dont les autorités traitaient les homosexuel·le·s. Certaines pratiques ont été vivement dénoncées, et en particulier le test anal, pratiqué systématiquement sur les personnes soupçonnées d’être homosexuelles.

 

L’ensemble des associations LGBTQ+ de la région, dont mon association, ont lancé une pétition et recueilli plus de 400 000 signatures pour la libération du jeune homme. Le 17 décembre 2015, la Cour d’appel a donné raison à Marwan, désormais libre.

 

Le pouvoir de l’image

 

Parce que les choses bougeaient, j’ai eu envie d’aller plus loin, et décidé de poser pour une série de photos. Sur l’une d’elle, on me voit embrasser un autre homme. Dans une autre, je porte une robe.

 

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Courtoisie Ramy Ayari

 

Comme il fallait s’y attendre, après la publication de ces photos, les menaces se sont accentuées à mon égard, au point que je doive me cacher chez une amie pendant deux semaines après leur parution. Ma famille me cherchait partout, mais je devais rester cacher.

 

Ma mère était dévastée par la situation. Selon elle, il fallait que j’arrête de militer. Pour elle, l’homosexualité était une honte pour la famille. Elle me poussait à consulter un psychologue en espérant qu’il me soignerait.

 

Courtoisie Ramy Ayari

 

Dans les rues

 

Le 14 janvier 2016, pour l’anniversaire de la révolution tunisienne, nous avons organisé l’une des premières marches LGBTQ+ du pays sur l’avenue Habib Bourguiba, la plus grande de Tunis. Nous n’étions que cinq à défiler pour cette cause, sous le jet de pierres de nombreux contre-manifestant·e·s.

 

Un mois après, je suis apparu dans le documentaire intitulé « Au-delà de l’ombre » et réalisé par la tunisienne Nada Mezni Hafaiedh. Le personnage central du film était la controversée Amina Sboui, vice-présidente de l’association tunisienne LGBTQ+ Shams et ex-femen [un mouvement qu’elle a quitté en 2013 pour « islamophobie »]. Le documentaire a gagné un Tanit de Bronze au Festival des Journées Cinématographiques de Carthage en 2017.

 

 

 

Côtes fêlées et exil politique

 

À la même période, j’ai reçu plusieurs invitations de la part de différents organismes québécois. Ils me proposaient de participer à une tournée de conférence à Montréal. Problème, mon visa a été refusé car l’agent de l’immigration craignait que je reste sur le territoire.

 

Le soir de ce refus, alors que j’assistais, dans un bar de Tunis, à l’anniversaire d’un ami, je me suis fait agresser par un groupe de cinq hommes. J’en suis sorti avec plusieurs côtes fêlées.

 

Quand je suis allé porter plainte, la police n’a rien fait. Je n’ai même pas eu accès à des soins. Le lendemain matin j’ai reçu un message sur Facebook de la part d’un des policiers qui avait reçu ma plainte. Celui-ci était clair : ce que j’avais vécu la veille n’était qu’un avant-goût.

 

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Courtoisie Ramy Ayari

 

Quelque temps plus tard j’ai de nouveau été invité à Montréal, à l’occasion Forum Social Mondial (FSM). Cette fois-ci, j’ai pu entrer au Canada et intervenir en tant que premier activiste tunisien défendant la cause LGBTQ+ en dehors de son pays.

 

Cet évènement m’a donné l’occasion de prendre du recul sur mon militantisme. J’ai compris que j’étais plus en danger que jamais si je rentrais. J’ai aussi compris que mes proches risquaient d’être inquiétés.

 

J’ai alors fait l’un de choix les plus difficiles de ma vie. Malgré ma mère, atteinte d’un cancer, et malgré l’amour que je portais à mon pays, j’ai demandé l’asile politique au Canada.

 

Le poids du combat

 

Peu après mon arrivée à Montréal, j’ai commencé à militer avec l’association « Agir », basée Montréal, qui travaille avec les migrants LGBTQ+.

 

Aujourd’hui j’ai décidé de me détacher du militantisme pour un temps. Le poids est trop lourd ici, mais aussi en Tunisie où mes proches sont victimes de pressions diverses. Ma mère a dû déménager et fermer son salon de coiffure pour des raisons de sécurité. Il y a quelques semaines, j’ai annoncé publiquement que j’arrêtais le militantisme pour de bon, ce qui a calmé le jeu en Tunisie.

 

 

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En Tunisie, mon association est aujourd’hui en stand-by, les gens sur place travaillent sous couvert, sans trop faire de vagues. Il n’y a plus d’activité officielle au nom de l’association. Et pour cause, nous avons subi trop de pression du gouvernement et je ne peux pas la présider en étant à Montréal. Nous cherchons présentement des gens pour reprendre le flambeau.

 

À ce jour, environ 40 personnes militent pour la cause LGBTQ+ en Tunisie, parfois à visage découvert, malgré les menaces. Par ailleurs, si les Tunisien·ne·s restent encore très divisé·e·s, les mentalités changent doucement. En janvier 2018, Tunis a hébergé le tout premier Festival LGBTQ+ du pays.

 

Qui sait, peut-être que je pourrai rentrer en Tunisie un jour. J’aimerais pouvoir faire de la politique là-bas. J’aimerais voir des gens représenter notre communauté au sein du Parlement tunisien, un peu à la manière d’Harvey Milk, qui l’a fait aux États-Unis lorsqu’il est devenu élu municipal à San Francisco.

 

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Un travail réalisé en collaboration avec Pauline Bezzina 

 

 

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    Ramy Ayari est un Tunisien de 25 ans. Il vit en exil politique à Montréal depuis 2016. Militant et porte-parole de la cause LGBTQ+, il a fui son pays, faute de pouvoir continuer à se battre sans danger.

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