Réseaux sociaux : un tremplin pour le mouvement afroféministe

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Les afrodescendantes qui incarnent l’afroféminisme s’affirment de plus en plus et donnent leurs points de vue sur une grande variété de sujets. Leur lutte, qui porte entre autres sur les discriminations de genre, de race et de classe, prend aussi place dans l’arène numérique. Une entrevue par Martine Kasongo, journaliste réfugiée au Québec. 

 

Grâce aux réseaux sociaux, le mouvement afroféministe ne cesse d’accroître son influence dans la sphère du militantisme. C’est dans cette dynamique qu’a été réalisé le documentaire « Ouvrir la voix » d’Amandine Gay. Le film donne la parole à 24 femmes noires pendant deux heures, sur des thèmes allant de l’amour interracial au communautarisme en passant par les codes esthétiques, l’accent, l’ambition, etc.

 

Un documentaire par Amandine Gay

 

Les extraits du film, disponibles sur YouTube, ont été visionnés des milliers de fois et largement repartagés sur les réseaux sociaux. La réalisatrice explique, lors d’une interview donnée à la RTBF, qu’elle s’est servie de ces réseaux pour trouver les femmes qui témoignent dans son film. « En l’espace de deux heures, j’avais déjà reçu douze mails. Là, je me suis dit qu’il y avait un vrai besoin de parole pour ces femmes. »

 

Aujourd’hui, deux femmes militantes proches du mouvement afroféministe nous parlent du rôle des médias sociaux dans leur lutte et donnent des clefs pour un militantisme efficace.

 

Fania Noël par Célia Dehouche
Fania Noël par Célia Dehouche

 

Fania Noël, qui apparaît dans le film d’Amandine Gay est d’origine haïtienne. Elle est arrivée en banlieue parisienne à l’âge de deux ans et demi. Elle fait partie de plusieurs collectifs dont Mwasi, un mouvement afroféministe, et EMELA, un collectif panafricain de lutte contre la négrophobie. Fania est aussi directrice de la revue politique AssiégéEs ainsi que coorganisatrice d’un camp décolonial français, une formation de plusieurs jours sur l’antiracisme qui s’adresse aux personnes racisées.

 

Elvira par Célia Dehouche
Elvira par Célia Dehouche

 

Elvira Kamara, aka la Katiolaise, est membre du conseil d’administration de la Fondation Paroles de Femmes de Montréal, un organisme à but non lucratif qui crée des espaces de paroles et d’action pour les femmes racisées. Blogueuse depuis une dizaine d’années, elle écrit sur de nombreux sujets tels que les questions identitaires dans un contexte d’immigration et d’expatriation.

 

Comment définiriez vous l’afroféminisme, au Canada et en France ?

 

Fania Noël : L’afroféminisme interroge non seulement le rapport entre le genre et le patriarcat, mais aussi les rapports entre les femmes noires et les femmes blanches. Ces dernières peuvent utiliser les privilèges qu’elles ont pour dominer les femmes noires.

C’est aussi un mouvement politique qui discute du « fémonationalisme ». C’est l’utilisation du féminisme à des fins impérialistes et racistes. C’est-à-dire tout discours qui diraient qu’on va libérer les femmes d’Afrique, des pays arabes, de leurs méchants frères et/ou pères, etc. Ce discours est utilisé à des fins racistes. En France, ce sont les Arabes qui ont souvent cette image de barbares qui “martyrisent les femmes”, on dit que c’est à cause de l’islam, etc.

 

Elvira Kamara : Je pense qu’il est important de signaler qu’il ne s’agit pas d’un mouvement, d’une tendance. L’afroféminisme existe et a existé sous plusieurs formes depuis que des pays comme la France et le Canada ont une population afrodescendante sur leurs territoires.

 

Le féminisme dit mainstream a rarement pris fait et cause pour les femmes noires. Il dit combattre le sexisme, mais, pour paraphraser Séjourner Truth, ne sommes-nous pas aussi des femmes ? Comment se fait-il que nous sentions le besoin de choisir entre nos identités de Noires ou de femmes quand on s’intéresse au féminisme ? L’afroféminisme est pour moi la réconciliation de ces multiples identités. Il est inclusif. En ce qui me concern, être afroféministe implique forcément une lutte contre le classisme, l’homophobie, la transphobie, l’islamophobie ainsi que les droits des personnes à limitation physique et/ou mentale, etc.

 

Quel est le pouvoir des médias sociaux pour faire passer un message sur des injustices liées au genre ?

 

Fania Noël : Ce qu’ont permis les médias sociaux c’est de faire que les personnes ayant accès à Internet puissent ouvrir un blog et dire des trucs pertinents, critiquer, interpeller les personnes qui sont dans le mainstream en apportant d’autres outils d’analyse. Après, il y a d’autres gens qui se reconnaissent dans ces écrits et ça nous met en lien. Il y a de nombreux militants basés en Haïti, au Ghana ou aux États-Unis que j’ai rencontrés sur Twitter.

Les médias sociaux, mais aussi Skype ou WhatsApp ne demandent pas beaucoup de moyens financiers pour organiser une réunion avec des militants partout dans le monde et discuter des questions à l’ordre du jour. Ils ont joué un rôle pour véhiculer l’information. Mais je m’oppose aux gens qui pensent qu’être actif sur les réseaux sociaux équivaut à faire du militantisme. Le militantisme doit être dans le réel. Il faut pouvoir se compter quand on va dans la rue et qu’on se mobilise, pour montrer qu’on peut entrer en confrontation et que nous sommes des personnes dans la réalité matérielle des gens.

 

Elvira Kamara : Les médias sociaux ont un pouvoir extraordinaire lorsqu’il s’agit de faire circuler une information, de mobiliser et de s’organiser. De plus en plus, les luttes tendent à dépasser les frontières nationales, et les réseaux sociaux y sont pour beaucoup. On a eu de formidables exemples de solidarité et de mobilisations mondiales ces dernières années avec notamment la campagne #MenAreTrash entamée en Afrique du Sud après l’assassinat de Karabo Mokoena. On peut également citer les campagnes #BlackGirlsMatter et #MeToo, #BalanceTonPorc.

Au-delà des hashtags et autres « likes », les réseaux sociaux offrent l’opportunité de s’exprimer et de se conscientiser sur des sujets qui sont passés sous silence par les médias traditionnels. Si aujourd’hui l’afroféminisme reprend du galon dans la francophonie, si on arrive à faire entendre nos voix et à avoir un impact dans la société, c’est grâce aux réseaux sociaux.

 

Quels sont vos moyens de lutte pour faire passer le message afroféministe au delà des médias et réseaux sociaux ?

 

Fania Noël : Nos moyens de lutte s’inscrivent dans la tradition française du militantisme, c’est-à-dire des manifestations sur le terrain, des rencontres avec des personnes militantes et intellectuelles, des débats. On organise des festivals. On crée des espaces où on peut réfléchir ensemble, partager des connaissances et des informations avec des personnes plus jeunes.

On prépare des mobilisations. Par exemple, il y a la lutte dans le travail, contre l’exploitation capitaliste, contre les patrons ; ça demande de faire des grèves. Ce genre d’actions ne se passe pas sur les réseaux sociaux, même si ces derniers présentent des avantages en termes de la visibilité.

 

Elvira Kamara : l’afroféminisme de France n’est pas celui du Québec ni celui de la Côte d’Ivoire. De plus, tous ceux qui aspirent, entre autres, à la cessation de la déshumanisation de la femme noire ne se réclament pas nécessairement de l’afroféminisme.

Il me semble qu’il est rare qu’un mouvement social et politique ne se compose que d’un pendant. Lors des luttes pour les indépendances dans les colonies françaises d’Afrique, plusieurs mouvements différents se côtoyaient, mais luttaient ultimement pour la même cause… il n’y a pas de raison que l’afroféminisme ne se décline pas sous plusieurs formes puisqu’il y a aussi plusieurs façons de militer. Chacune de nous vient avec son histoire, son vécu et ses privilèges, mais dans les faits nous aspirons toutes à la même chose. N’est-ce pas ce qui compte finalement ?

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  • Martine Kasongo

    Après 10 années à travailler comme journaliste, productrice et réalisatrice pour la télévision nationale congolaise, Martine Kasongo s'est réfugiée au Canada, où elle exerce comme journaliste indépendante depuis 2012. Elle a réalisé un documentaire intitulé "welcome/ bienvenue au Canada" sur l’intégration des immigrants dans la société canadienne. Elle produit également des capsules vidéos de conseils en soins de beauté avec des produits naturels.

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