“Russe Blanche” : itinéraire d’une comtesse réfugiée 1/2

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Issue d’une illustre famille d’aristocrates russes, Tania Marcotty Dolenga est née comtesse. À 88 ans, c’est depuis la côte Est américaine qu’elle raconte comment la Révolution Bolchévique et les guerres du XXème siècle l’ont obligée, enfant, à se transformer et à remodeler son identité, encore et encore. 

 

Ce 17 septembre 2017, nous avons « célébré » les 100 ans de la révolution russe. Fort espérée par certain·e·s, ce cataclysme a anéanti ma famille aristocrate, les Szyszko-Dolenga. C’était une famille vieille de 900 ans, installée en Ukraine, qui n’était alors qu’une province de Russie.

 

En 1920, quelques années avant ma naissance, les « Rouges », c’est-à-dire les communistes russes, ont envahi Odessa, une des villes les plus importantes de la Russie impériale. Quatorze des hommes de la famille périrent alors, fusillés. Mon grand-père, mes grands-oncles, mes arrière-grands-oncles, tous disparurent, sauf mon père. 

 

Celui-ci, qui n’était pas encore mon père, fut sauvé car il occupait alors l’une des fastueuses demeures que possédait la famille, en Roumanie. Il se trouvait loin des siens car la Première Guerre Mondiale l’avait atrocement amoché. En convalescence, il soignait son crâne brisé. Une blessure qui, ironiquement, le sauva donc des Bolcheviks.

 

Les jeunes femmes, les veuves, les grand-mères, les arrière-grand-mères de la famille fuirent Odessa avec leurs enfants. Elles fuirent en bateau par la Mer Noire, en direction de la Crimée jusqu’à Sevastopol. De là, elles se débrouillèrent pour prendre la direction de Vienne. Certaines s’y installèrent. Mon arrière-grand-mère paternelle et ses filles fuirent jusqu’à Paris avec pour seule richesse des bijoux, qui furent rapidement volés, les laissant dans une situation que des femmes de ce rang n’auraient pu imaginer. 

 

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Illustration Marianne Bruyères

 

A cette époque, Paris accueillit environ 500 000 Russes « Blancs», ces Russes « non Rouges », non communistes, qui avaient fui leur pays. C’est ainsi qu’une autre enfant également originaire d’Odessa, et qui devint plus tard ma mère, se retrouva aussi dans la capitale française. Lialia de Schwachheim, alors âgée de 11 ans, s’était enfuie avec son père Vladimir, et son grand frère. Durant cette fuite, les deux hommes furent assassinés. Le meurtrier viola ma jeune mère, un traumatisme qui l’affecta toute sa vie.

 

Lialia passa six ans en France. Autrefois orthodoxe, elle se convertit au catholicisme, au point d’espérer devenir nonne.

 

Vers 18 ans, elle quitta la France pour se rendre à Iași, en Roumanie, à quelques kilomètres de la frontière russe. Là-bas, elle retrouva sa grand-mère, qui mit tout en œuvre pour arranger un mariage entre Lialia, tout juste adulte, et mon père Petya qui avait alors 36 ans et était extrêmement riche. Je naissais quelques mois plus tard, le 19 mars 1929.

 

Ce mariage ne fut pas un mariage d’amour et mon père, qui n’avait jamais guéri de la Première Guerre Mondiale, fut interné dans un asile psychiatrique peu après les noces, en raison d’un syndrome de stress post-traumatique. Ma mère était encore enceinte. Mon père resta 9 ans en internement et en conséquence, nous ne nous rencontrâmes jamais.

 

Ma mère divorça immédiatement après ma naissance. Juste après mon premier anniversaire, elle décida de partir refaire sa vie à Paris et me laissa en Roumanie.

 

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Tania et sa mère, Roumanie, 1930

 

Elle avait en sa possession un Passeport Nansen, un document émis entre 1922 et 1945. Il permettait aux apatrides de voyager dans un contexte où le passeport était devenu nécessaire pour se déplacer d’un pays à l’autre. Ce document fut détenu par nombre de célébrité·e·s de l’époque, parmi lesquelles : Marc Chagall, Robert Capa, Sergueï Rachmaninov ou Vladimir Nabokov.

 

L’arrivée en France de ma mère ne fut pourtant pas celle d’une sommité. Dans un pays alors en pleine crise économique, elle ne trouva aucun emploi durant 8 années.

 

Un an après son installation, elle décida de me récupérer. A deux ans, je débarquais donc moi-même en terres françaises. J’atterris à Dunkerque, où ma mère me plaça très vite en famille d’accueil, chez une certaine Jeanne Deroide. Je ne parlais que le russe et le roumain, et je débarquais là, complètement déboussolée, persuadée que ces gens ne me comprendraient jamais. 

 

Incapable de subir ce sort à ne rien faire, je jetais régulièrement ma pauvre poupée en caoutchouc dans ma petite valise, et m’enfuyais en criant « poiesti, poiesti! », c’est-à-dire « le train ». Mais où était ce train qui m’avait emmenée de Bucharest à Vienne, de Vienne à Paris, et de Paris à Dunkerque ? En général, j’allais jusqu’au coin de la rue et revenais bredouille, n’ayant rien trouvé de ressemblant de près ou de loin à une locomotive. Jeanne Deroide, que j’avais fini par adopter et que j’appelais affectueusement Tante Yane, m’emmenait tous les jours voir l’océan pour me calmer.

 

Au bout de six ans, éduquée dans cette famille d’accueil, sans aucun contact avec d’autres enfants car les cours se faisaient par correspondance, j’étais devenue tout-à-fait française. Une bonne petite catholique, ayant lu toute la bibliothèque Rose, tous les contes de fée, tous les livres de Jules Verne. J’avais peuplé mon esprit de gens bien intéressants.

 

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Illustration Marianne Bruyères

 

En 1937, la crise économique s’atténua. Ma mère Lialia obtint un emploi comme correctrice de livres d’enfants. Bonne nouvelle pour elle, arrachement pour moi. Je dus en effet quitter ce chaud foyer recomposé en exil et auquel je m’étais finalement habituée, pour intégrer une pension un peu particulière, au Sud de Paris. De fait, le petit salaire qu’elle touchait enfin lui permit de me transférer au château de Quincy-sous-Senart, appartenant à Hubert Conquéré, baron de Montbrison. Il avait été transformé en pension russe par sa future femme Irina, Princesse Romanova, nièce du tsar Nicolas. L’objectif de ma mère était de me « faire redevenir russe ».

 

Nous étions 120 pensionnaires. Moi qui avais mis tant d’effort à devenir française, je ne parlais plus russe et je n’étais plus orthodoxe, contrairement aux autres enfants, qui étaient, pour la plupart des aristocrates. Avec mon trousseau minable, je fus tout de suite rejetée par les autres durant mes deux années là-bas. 

 

Dès la première nuit, je commençai à mouiller mon lit, ce qui n’aida pas à mon intégration. Les femmes qui surveillaient le dortoir me montraient régulièrement nue pour me punir, humiliation suprême qui me hanta jusqu’à mes vingt ans.

 

En 1939, la Seconde Guerre Mondiale éclata. La pension ferma tout de suite, du moins officiellement. Le baron de Montbrison continua à héberger en cachette nombre de jeunes juifs et juives autrichien·ne·s, qui fuyaient ensuite vers la Suisse, vers le pays Basque via le célèbre Col de Roncevaux, direction le Portugal, ou même vers l’Amérique.  

Pour lire la suite de l’histoire, c’est par là : De la misère parisienne à la campagne allemande. [« Russe blanche » : Itinéraire d’une comtesse réfugiée 2/2]

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  • Tania Marcotty Dolenga

    Issue d’une illustre famille d’aristocrates russes, Tania Marcotty Dolenga est née comtesse. A 88 ans, elle vit aujourd'hui aux Etats-Unis, où elle est en train d'écrire son autobiographie.

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