“Russe Blanche” : itinéraire d’une comtesse réfugiée 2/2

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Pour lire la première partie de cette histoire, c’est par ici : Fuir la Russie pour la France. [« Russe blanche » : Itinéraire d’une comtesse réfugiée 1/2]

 

La jeune comtesse Tania Marcotty Dolenga a fui la vie de château en Russie pour la France. Là, baladée de familles d’accueil en pension, elle voit arriver la Seconde Guerre Mondiale. Son fragile statut l’oblige à quitter à nouveau le pays. A 88 ans, c’est depuis la côte Est américaine qu’elle raconte la seconde partie de cette vie de jeune femme exilée.

 

Pas vraiment triste de quitter le pensionnat russe où je souffrais tant et malgré l’inquiétude de la guerre, je m’installais avec ma mère Lialia à Paris. J’avais dix ans. Nous partagions alors un petit lit dans une pièce minuscule au 6e étage d’un hôtel infect de la rue Blomet, dans le XVème arrondissement de Paris. L’aspect piteux de notre chambre, mon manque de jouets et de livres m’empêchaient d’inviter des camarades à la maison. Nous mangions notre bortsch (un potage à base de betteraves) au centre de réfugié·e·s russes, juste en face de l’hôtel qui nous hébergeait. Je prenais le métro chaque matin pour me rendre au lycée russe, situé au 29 boulevard d’Auteuil, à Boulogne-Billancourt.

 

Le lycée fondé dans les années 1920, a joué un rôle important dans l’éducation de centaines d’enfants de l’immigration russe, beaucoup desquel·le·s, surtout au début, ne pouvaient étudier dans les écoles françaises en raison de l’insuffisance de leur connaissance de la langue. Aux « Russes blanc·he·s » arrivé·e·s à la suite de la révolution communiste, se sont ajouté·e·s, à la fin des années 1930, les russophones juif·ve·s d’Europe de l’Est qui craignaient la montée des fascismes. Beaucoup n’étaient que de passage dans ce lycée parisien, qui constituait une halte avant l’Amérique.

 

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Illustration Marianne Bruyères

 

Au mois de juin 1940, sous nos yeux, l’armée allemande entra dans Paris. Au bout de quelques semaines, nous trouvâmes une petite lettre rose clouée sur la porte. La Kommandantur nous avertissait que ma mère et moi devions aller prendre le train pour aller travailler en Allemagne, comme 3 millions d’autres « personnes déportées ». Nous étions des réfugié·e·s russes sans patrie, ni consulat ou autre autorité protectrice. Nous n’avions aucun recours : personne pour s’opposer à cet énième déplacement forcé.

 

Nous arrivâmes à Francfort le 12 février 1941, et ma mère fit en sorte de séduire un officier de la Kommandantur pour qu’il me permette d’aller à l’école au lieu de travailler dans une fabrique de composants électriques, ce qui était le sort de la plupart des enfants déporté·e·s.

 

Je devais être envoyée à Dresde, dans une pension pour jeunes aristocrates que la famille de ma mère connaissait bien. Mais il fallait payer 200 Reichsmark par mois et posséder un trousseau extrêmement coûteux. Ma mère n’ayant pas de quoi m’offrir des paires de gants blancs, et encore moins de quoi verser cet exorbitante pension, elle choisit de se tourner vers un établissement plus modeste.

 

Le dimanche 21 février, une dizaine de jours après notre arrivée en terres allemandes, nous prîmes ainsi le train depuis Francfort jusqu’à Weiheim. Là-bas, un repas de porc, purée et chou rouge me redonna du courage, moi qui allais me heurter une fois de plus à une nouvelle vie dont je ne savais rien et qui m’attendait au village de Hornbach, à sept kilomètres de la gare de Weiheim.

 

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Lialia de Schwachheim, la mère de Tania, en 1928

 

Perché sur une colline enneigée, le foyer pour enfants, ou Kinderheim, dominait ce petit village composé d’une dizaine de fermes, datant pour certaines de sept siècles.

 

Une dame très accueillante nous invita à entrer dans la salle de séjour. Les murs de la pièce étaient revêtus de pin clair. Une quinzaine d’enfants vivaient ici. Les garçons habitaient au second étage et les filles au troisième. Les dortoirs étaient munis de lits qui se repliaient contre le mur, de sorte que les chambres se convertissaient en salle de séjour. La salle à manger était dotée d’un long banc, placé sous trois immenses fenêtres desquelles on pouvait apercevoir la vallée du Rhin. Après le taudis parisien de la rue Blomet, je me trouvais au paradis.

 

Ma mère fut présentée à Herr Wilhelm Becker, un très bel homme aux cheveux et aux yeux foncés. Il me serra aussi chaleureusement la main et exprima tout de suite un vif intérêt pour notre passé russe. Je me souviens de cette manière qu’il avait eu de soutenir mon regard, comme s’il lisait dans mon âme de jeune fille que la vie n’avait pas vraiment choyée.

 

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Illustration Marianne Bruyères

 

A peine une heure après notre arrivée, ma mère me quitta. Je fus présentée aux quinze autres enfants. Au dîner, composé de sandwichs et jus de pommes, ces jeunes de 12 à 16 ans m’entourèrent d’une telle sollicitude que j’en fus sidérée.

Herr Becker m’acheta du linge, quelques vêtements, des chaussures et même des affaires de toilettes. Il m’envoya également me faire couper les cheveux. Très vite, je fus inscrite à l’école du village que Herr Becker menait lui-même d’une main de maître. Ayant à peine réappris le Russe en France, il me fallut très vite apprendre l’Allemand que je parvins à maîtriser en un an et ce, grâce aux jeunes du foyer, qui ne cessèrent de m’aider dans mes études. Elles et ils jouèrent aussi le rôle de grands frères et de grandes soeurs en me protégeant des gars du village.

 

Il y avait 42 élèves dans cette école du village. Herr Becker avait des idées très libérales pour l’époque, encourageant les enfants à s’exprimer sincèrement. Il transformait de temps à autre sa classe en troupe de théâtre dramatique. Il avait aussi remplacé les vieux pupitres d’écoliers par douze petites tables carrées, de manière à nous faire travailler en petits groupes. Herr Becker correspondait avec les Quakers américains, le ministre de l’éducation du Japon, Mikhaïl Boulgakov, et le secrétaire de Léon Tolstoï. Inutile d’appuyer qu’en ces temps troublés, la Gestapo le surveillait et le menaça même un jour de l’envoyer en camp de concentration. Mais il leur fit face. Quelques années après la guerre, j’appris même que sept de mes compagnes et compagnons de dortoir étaient des juif·ve·s que Herr Becker avait hébergé·e·s, nourris et éduqué·e·s de sa poche durant dix années.

 

Pour ma part, je restais dans cette drôle de famille recomposée jusqu’à la fin de la guerre. J’avais vu les Allemand·e·s entrer dans Paris, et je vis les Américain·e·s marcher sur notre petit village.

 

Peu après notre arrivée en Allemagne, ma mère avait épousé un certain Kostia, Konstantin von Karmasine, un homme d’origine cosaque dont la famille avait été anoblie par la Russie des Tsars pour service rendu à la patrie. Celui-ci travaillait dans la recherche géologique. A la fin de la guerre, je les rejoins à Essen, une ville allemande située à la frontière Hollandaise. En 1949, j’avais alors 18 ans, ma mère me somma d’épouser le fils du patron de Kostia, de dix ans mon aîné. Mais cette situation n’avait rien pour me plaire : cet homme était un grand consommateur de cocaïne et il était épileptique. Comble de l’affaire, il entretenait une liaison avec ma propre mère de 38 ans, qui n’était pas toujours guidée par la décence.

 

Cette affaire ne m’affecta pas tant que ça car j’avais d’autres projets. Je voulais travailler. Un an plus tôt, l’Angleterre venait de débuter son programme de Santé Nationale (NHS) garantissant à tou·te·s ses citoyen·ne·s un ensemble de services de santé. Et il leur fallait beaucoup d’infirmier·e·s pour assurer ces prestations. En avril 1949, épuisée par le fragile marché de l’emploi d’une Allemagne en reconstruction et surtout par le mépris de ma mère, je décidais de plier bagage et de partir pour le Royaume-Uni. Il ne me fallut pas plus de dix minutes pour prendre cette décision. J’avais 20 ans.

 

J’intégrai alors un hôpital de 100 lits à Maidenhead, à 40 kilomètres de Londres. La première année, on refusait de me passer le sel à table, et je subissais d’autres petites mesquineries. J’étais cette réfugiée, allemande ou russe – les Anglais·es ne comprenaient pas bien la différence – à laquelle elles et ils parlaient avec condescendance.

 

En 1953, j’épousais un certain Michael Marcotty, qui travaillait comme volontaire à l’hôpital. Je reçus la nationalité anglaise et un passeport en bonne et due forme, après n’avoir longtemps utilisé que la carte des déporté·e·s allemand·e·s. Ma mère tomba malade peu après. Jeune mariée, je me rendis à son chevet à Essen. Je l’y veillai de longs mois. Elle mourut du cancer du poumon un an plus tard.

 

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Tania le jour de son mariage avec Michael Marcotty

 

Pour sa part, mon père était sorti de l’asile quelques années plus tôt. Il avait reconstruit sa vie en Roumanie, malgré la perte de son statut privilégié dans un pays devenu communiste. Il apprit que je résidais en Angleterre et repris contact avec moi quelques semaines après mes 21 ans. Nous engageâmes alors une correspondance en français, russe, anglais et roumain. Je reçus cinq magnifiques lettres ainsi qu’un arbre généalogique remontant à 1067.

 

Je découvrais vingt-cinq générations d’une illustre famille dont je n’apprécierais vraiment la grandeur qu’à travers ce document. Au bout d’un an, les communistes punirent mon père pour contact avec l’Ouest. Ils supprimèrent sa pension de colonel et son lot de charbon pour l’hiver. Nous perdîmes contact.

 

Après quelques années de répit en Angleterre, la construction du mur de Berlin en 1961 raviva la peur des rouges. Les communistes allait-il de nouveau ruiner ma vie ? Je voyais les blindés soviétiques se rapprocher et je venais d’avoir deux filles, Fiona et Anne. Je suppliais alors mon époux de nous éloigner le plus loin possible. Nous partîmes au Canada, puis aux Etats-Unis.

 

Pour la première fois, l’accueil n’était emprunt ni de mépris, ni de peur. Ici, nous étions des «Anglais·es éduqué·e·s», résultats de la « fuite des cerveaux européens ». Peu après notre arrivée, je donnais naissance à deux autres enfants, Peter et Karine.

 

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Petya de Szyszko-Dolenga, le père le Tania

 

Dix-huit ans durant, je travaillais comme traductrice, tirant partie de toutes les langues que cette drôle de vie m’avait contrainte à assimiler. Moi, Tatiana Petrovna, comtesse de Szyszko-Dolenga, j’ai construit une famille, une vie, d’autres souvenirs, loin de l’Europe de l’Est. Bien qu’on ait essayé de me « faire russe » durant toute mon enfance, je ne mis jamais les pieds en Russie. Je ne suis jamais retournée en Roumanie non plus.

 

Avec le recul, ce statut d’éternelle réfugiée a été très lourd à porter. J’ai craint les rumeurs de guerres et les violences en tout genre. J’ai aussi vécu dans la peur de ne pas être assez sage et d’être renvoyée. Je n’ai jamais rien osé demander, ni hausse de salaire, ni traitement médical. J’ai construit ma vie avec ce sentiment latent d’être de trop, de n’être membre d’aucun groupe. Alors que mes enfants sont américain·e·s, que mes petits-enfants sont américain·e·s, j’ai toujours du mal à dire : « je suis américaine ». Difficile de se sentir patriote lorsqu’on est passé·e sous tant de drapeaux.

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  • Tania Marcotty Dolenga

    Issue d’une illustre famille d’aristocrates russes, Tania Marcotty Dolenga est née comtesse. A 88 ans, elle vit aujourd'hui aux Etats-Unis, où elle est en train d'écrire son autobiographie.

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