Sri Lanka: que reste-t-il de la guerre civile ?

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La guerre civile qui a duré près de trois décennies au Sri Lanka a laissé derrière elle une histoire violente. Depuis 2009, les Cingalais et les Tamouls sont officiellement en paix. Mais dans les faits, ces deux ethnies n’ont peut-être pas complétement réglé leurs comptes. Damiano Raveenthiran, journaliste canadien issu de la communauté tamoule, revient sur le conflit qui a déchiré le pays durant 30 ans.

 

Le Sri Lanka est une île située dans le sud de l’Inde et est entourée par le puissant océan Indien. Bien que le Sri Lanka abrite de nombreuses cultures et langues, la composition ethnique du pays comporte deux facettes majeures : les “Cingalais” bouddhistes, qui représentent 74,9 % de la population totale et la minorité principale des “Tamouls”, qui représente 11,2 % de la population du pays et qui est principalement composée d’hindous.

 

En 1983, des rebelles tamouls, engagés sous l’égide d’une organisation appelée “Tigres de libération de l’Eelam tamoul (LTTE)” ont commencé à affronter le gouvernement sri-lankais.

 

Comme dans tout conflit, il est difficile d’attribuer la responsabilité de l’offensive à l’un ou l’autre des belligérants dans le jeu du blâme. Cependant, dans ce cas-ci, j’ai une expérience directe du conflit. En effet, j’appartiens à la minorité ethnique “tamoule” du Sri Lanka. J’étais très jeune lorsque les tensions se sont apaisées, mais j’ai pu peu à peu me fabriquer une opinion à propos de conflit, en m’appuyant sur des chiffres, des recherches indépendantes, et des témoignages.

 

 

Un difficile accès à l’éducation

 

L’une des causes de l’antipathie des Tamouls à l’égard du gouvernement sri-lankais – antipathie qui a fini par provoquer cette guerre – était l’insuffisance des possibilités pour les Tamouls d’acquérir une éducation. Accéder à l’université, pour la plupart des Tamouls, était impossible, car l’admission en études supérieures relevait du seul droit de la majorité cingalaise. En 2001, un rapport de recensement effectué à Ampara et Nuwara Eliya, deux des plus importantes provinces tamoules, a démontré que le taux d’alphabétisation y était le plus faible du Sri Lanka.

 

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Illustration Pauline Rochette

 

L’autre facteur clef qui a contribué à attiser la colère des Tamouls était le manque de possibilités d’emploi. Les Tamouls ont affirmé que même dans les districts où ils étaient majoritaires, les emplois destinés à leur ethnie restaient rares.

 

Dans la crainte du mouvement sécessionniste que les Tamouls avaient lancé, le gouvernement a utilisé des moyens que je qualifierais d’inhumains et barbares pour l’endiguer. En 1993, Amnistie Internationale a publié un rapport dans lequel l’organisation observait « des disparitions, tortures, emprisonnements politiques, intimidations et exécutions extrajudiciaires » de la part du gouvernement. Le gouvernement sri-lankais a également été accusé par de nombreuses organisations internationales de tentatives de censurer le travail des médias indépendants.

 

Du côté tamoul, il faut admettre que de nombreuses violations des droits de l’humain ont été constatées, quoique minimes face à la brutalité de l’État. Ma mère m’a souvent parlé des atrocités commises par le gouvernement. Selon elle, en 1984, l’armée a saccagé son village à la recherche de partisans du LTTE. Les forces gouvernementales voulaient s’assurer que personne ne serait en mesure de se battre pour une terre tamoule indépendante.

 

 

Jusque dans les villages

 

Elle m’a raconté que ce jour-là, des agents de police se sont précipités dans la maison voisine de ma mère et ont kidnappé tous les fils de la famille. Avant de partir, ils ont montré au voisinage ce qui se passerait si quelqu’un était associé aux LTTE. Ils ont emmené le fils aîné dans la rue, l’ont presque battu à mort devant sa propre famille. Ils ont ensuite placé des fils électriques sous ses ongles et l’ont électrocuté à mort.

 

La guerre s’était pratiquement terminée en 2009 avec l’assassinat du dirigeant des LTTE, mais les politiques gouvernementales n’ont guère changé au cours des années suivantes. Après la fin de cette guerre, qui a duré depuis 27 ans, la communauté internationale n’a cessé de presser le Sri Lanka pour que le pays s’engage dans un processus de réconciliation et de réformes. Les Nations Unies et les groupes de défense des droits de l’humain ont également accusé le gouvernement d’avoir tué des milliers de civils durant les dernières semaines de la guerre. Les Nations Unies ont lancé une enquête sur ces prétendus crimes de guerre en 2014, mais le gouvernement du président de l’époque a résisté, empêchant les fonctionnaires de l’ONU d’entrer dans le pays pour en savoir davantage.

 

Après l’élection présidentielle de 2015, le gouvernement en place a promis au Conseil des droits de l’humain des Nations Unies de se pencher sur les questions de justice et de responsabilité et d’engager un processus de consultation à l’échelle nationale pour trouver des solutions. Human Rights Watch a toutefois déploré que le rapport du Groupe de travail consultatif – le produit de vastes consultations nationales – ait été rejeté par les hauts fonctionnaires du gouvernement. De plus, la loi sri-lankaise sur la prévention du terrorisme, qui a été largement utilisée tout au long de la guerre pour torturer et enlever les dissidents pour assurer la quasi-immunité des forces de sécurité, n’a à ce jour pas été abrogée.

 

 

 

Un traumatisme qui n’a aucune raison de s’estomper

 

Le Sri Lanka est un pays insulaire d’une grande beauté, mais il se débat avec une histoire sombre qui, pour beaucoup, n’appartient pas encore au passé. Nombre de familles tamoules vivent encore sans savoir où ni pourquoi leurs proches ont disparu. Un traumatisme qui n’a aucune raison de s’estomper.

 

Human Rights Watch a constaté en 2017 des faits de torture de prisonniers et des disparitions de dissidents politiques encore fréquentes. De plus, de nombreuses familles tamoules ont été déplacées dans d’autres pays et le gouvernement n’a toujours pas rendu une grande partie des terres qui leur ont été confisquées pendant la guerre. Il semble également que l’occupation militaire des zones à majorité tamoule se poursuive et ait entraîné quelques meurtres au cours des dernières années.

 

A l’ère où les médias sociaux deviennent des outils politiques, il est vital que les personnes qui ont vécu ces drames prennent eux-mêmes la parole, sans quoi il est difficile d’imaginer que la situation se réglera pour de bon au Sri Lanka.

 

Pour consulter un rapport complet sur la situation des droits de l’humain au Sri Lanka, cliquez ici

Illustration principale Pauline Rochette

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  • Damiano Raveenthiran

    Il a grandi dans une famille de réfugié·e·s du Sri Lanka, avant d'émigrer au Canada en 2001. Il s'est ensuite spécialisé en Sciences Politique et Droit de la personne à l'Université Concordia à Montréal, avant de s'intéresser au marketing numérique, au point d'en faire une carrière dans le domaine du non lucratif. Damiano est aujourd'hui un spécialiste du marketing en ligne et défenseur des droits de la personne. Il a créé et géré plusieurs campagnes de sensibilisation aux droits de la personne au Canada et ailleurs dans le monde. Damiano a travaillé pour des organisations telles que le "Conseil Canadien pour les Réfugiés" et "Journalists for Human Rights" ainsi qu'une longue liste d'organisations partenaires, telles qu'Amnesty International. Damiano est également très impliqué dans sa communauté. Il partage son expérience de l'exil avec quiconque est prêt à écouter et plaide régulièrement auprès du gouvernement canadien pour protéger les droits des réfugié·e·s et des migrant·e·s vulnérables.

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